Le cavalier de la tempête
Il était une fois, l’immensité turquoise de l’océan, sur laquelle glissait la silhouette d’un voilier. L’étrave plongeait, et ruisselante se relevait, tel le corps d’un Léviathan déchaîné.
À la barre, le capitaine corrigeait le cap en épousant les caprices du vent et des courants. Les jours s’égrenaient ainsi, tantôt à vive allure, tantôt dans le clapotis du calme blanc. Mais aujourd’hui, derrière son front plissé, une tempête se préparait.
D’inquiétants nuages gris assombrissaient l’humeur du capitaine Élicha. Peu à peu, l’océan se para d’un vert sale, lourd de présages menaçants. L’air, devenu humide, vibrait d’un grondement lointain, tandis que les éclairs se rapprochaient comme un escadron au galop.
On le sait : tous les marins sont superstitieux. Avant de quitter La Rochelle, Élicha avait consulté une voyante kabbaliste. Elle lui a demandé le nom du navire.
— Arginutin, répondit-il.
Elle blêmit sur-le-champ.
— Ce nom… est celui d’un démon qui règne sur les eaux.
Elle lui conseilla d’en changer… mais la prudence qu’elle lui enjoignait de garder se dissipa bien vite.
Un an plus tôt, Élicha avait remporté ce puissant trois-mâts aux jeux. Son ancien propriétaire, déjà à la lisière de la folie, sombra définitivement après en avoir perdu la possession. Il fut ensuite difficile de recruter un équipage : la rumeur de malédiction collait à la coque de l’Arginutin.
Il réduisit la voilure et descendit prestement dans le carré. À l’aide d’un compas, il calcula un nouvel itinéraire pour se prémunir contre la furie des éléments. Puis il vira de bord vers le sud.
À l’instant même, bourrasques, houle et pluie se ruèrent sur le navire, comme si l’océan avait senti la fuite et refusait de le laisser fuir.
Sous les bourrasques de pluie et dans le tumulte des éléments déchaînés, le capitaine Élicha s’adressa aux démons de son passé :
— À présent, tu veux me prendre après m’avoir pris femme et enfants, alors viens me chercher. Ose affronter face à face l’homme qui te défie !
L’équipage, entre rhum et prières, ne se mêla pas à ce combat épique entre le capitaine et la tempête qui se prolongea toute la nuit et la moitié du jour suivant. Puis la coque cessa d’être secouée dans tous les sens, puis les rafales de vent s’apaisèrent, puis le ciel se dégagea pour reprendre sa couleur azur.
Un homme au regard halluciné, aux vêtements détrempés et en lambeaux traversa comme un spectre les quartiers de l’équipage. Il se contenta de bredouiller :
— Messieurs… maintenez le cap…
Puis il s’écroula de fatigue, et dormit durant plus de vingt-quatre heures. Dans son poing serré, un pentacle en argent que la voyante kabbaliste lui avait remis au moment d’appareiller.
La voyante revint alors dans son rêve :
— Quel est ce secret que vous fuyez en parcourant les océans ?
— Quelles sont ces peurs qui vous rongent ?
— Vous suffit-il de commander, de vous battre et de trafiquer sur toutes les mers du globe ? Cela vous procure-t-il vraiment le pouvoir d’oublier ?
Bouleversé et en sueur, il se réveilla. Dans deux jours ils seront arrivés. Il laissa à son second le rôle de piloter le navire et passa son temps à noyer ses pensées ombrageuses sur un horizon imaginaire où des hordes de chevaux blancs étaient à sa poursuite.
Avant même d’apercevoir le premier rivage, flottaient çà-et-là : un arbre déraciné, des charpentes brisées, des cadavres d’autochtones et des plantes de cultures vivrières. C’est alors que le capitaine se souvint de la malédiction et du conseil prodigué par la femme, mais qu’il avait négligé.
« Ne naviguez jamais les nuits de pleine lune. Car ce démon, dont votre navire porte le nom, cherchera à récupérer son bien… en vous attribuant le pouvoir de transformer des éléments en miroir de vos pensées les plus tourmentées. »
Alors, se rappelant cette nuit où il avait joué sa vie et celle de son équipage à la roulette russe, Élicha décida de nommer son démon : Mon Châtiment.
Ils débarquèrent sur une terre ravagée par le cyclone tropical : des maisons éventrées, des routes effondrées, et des pans entiers de collines glissés dans l’océan. Les survivants se mouvaient, hagards…
Certains enterraient leurs morts près de leur maison, d’autres s’accrochaient aux vêtements d’une personne sans vie ou bien imploraient le ciel. Mais tous avaient des pensées et des paroles incohérentes, et semblaient avoir basculé définitivement dans le monde des ombres.
À un enfant seul et affamé, le capitaine donna un morceau de galette. Aussitôt d’autres enfants sortirent des fondrières, des ruines et des fourrés. Ils lui volèrent sa ration et se battirent jusqu’à la perdre dans la boue.
— Je me demandais si l’enfer existait, aujourd’hui je le sais. Nous appareillons dans l’heure.
Déclara Élicha.
Lorsqu’il s’aperçut qu’un de ses marins tentait d’embarquer avec deux barriques de rhum et des bibelots d’argent – le fruit d’un pillage, sans doute - il l'abattit sur le champ.
- Il est des contagions fulgurantes dont on ne se prémunit qu’en se tranchant un membre, avant que l’abomination ne s’empare de tout notre être. Si quelqu’un s’oppose à ma décision qu’il vienne à moi afin qu’il soit reconnu comme votre nouveau capitaine, car certainement, j’aurai failli à vouloir le demeurer.
Le second cuisinier se leva en silence, récupéra les barriques de rhum et l’argenterie près du cadavre de leur compagnon. Les marins restèrent encore deux jours à piller l’île, semant plus de morts que le cyclone n’en avait causés. Repus et riches, ils levèrent les voiles, indifférence au désespoir qu’ils laissaient derrière eux.
Élicha resta encore longtemps songeur, après que la silhouette de l’Arginutin se fut dissoute dans les brumes qui voilaient l’horizon. Puis une présence se fit sentir. En demi-cercle autour de lui se trouvait rassemblé le peuple le plus malheureux du monde. Ils attendaient un chef pour le suivre.
Mais lui ne rêvait pas de pouvoir.
Alors il marcha jusque vers le rivage. Et tous le suivirent. Il se mit à laver doucement les plaies des blessés dans l’eau salée. Les mères décrassèrent les enfants qui n’étaient pas les leurs, en murmurant des comptines anciennes.
Très haut, dans le bleu du ciel, tournoyait un aigle — qu’Élicha seul semblait remarquer.
Dans les jours qui suivirent, et avec l’aide des autochtones, Élicha fit construire des adductions d’eau douce depuis les sources disséminées dans les collines. Par des troncs d’arbres évidés, l’eau coulait désormais jusqu’au centre du village.
Alors l’eau revint, et le village se redressa en quelques semaines, comme un malade condamné retrouvant miraculeusement la santé. Lorsque survint la saison des pluies, les dernières cicatrices du martyr de ce peuple ne subsistaient plus que sous forme de cauchemars et d’angoisses passagères.
Élicha, qui croyait que sa mission de guide était accomplie. Il repéra des arbres droits comme des mats, imagina des plans, et entreprit la construction d’un navire, quille vers le ciel. Un matin il la retrouva entièrement fleurie, les femmes et les enfants y chantaient comme dans un sanctuaire.
Il savait reconnaître les signes, les rêves et les élans du cœur. Il renonça donc, pour un temps, à son désir de reprendre la mer.
Mais un matin, une agitation nouvelle secoua le village : au large, trois galions anglais approchaient, des uniformes rouges fourmillaient sur les ponts.
Élicha déterra deux paquets noués de cuir. Dans l’un : poudre, amorces, et une arme qu’il graissa soigneusement. Dans l’autre : son uniforme de capitaine — car il existe un code d’honneur entre officiers de marine, même ennemis.
Les anglais débarquèrent en plusieurs vagues mentons hauts, paroles en baïonnette et humour en berne. Le drapeau de sa majesté ne tarda pas à pendre misérablement au bout d’un mât de fortune fixé sur la quille du bateau chapelle.
Puis, dans la journée, une divinité sembla poser pied sur cette terre encore meurtrie : taille serrée dans une robe à crinoline, boucles brunes aux reflets cuivrés, visage protégé par une ombrelle de dentelle. Une apparition sortie tout droit d’un livre de contes.
Son visage s’arrêta près de ma respiration. D’immenses yeux bleu-vert - flottant dans une constellation de taches de rousseur - me traversaient.
Lisait-elle directement dans mon âme ?
— Capitaine Élicha je présume ?
— Un capitaine sans navire ni équipage, pour vous servir Mademoiselle…
— Miss Elisabeth Washington
Elle portait la grâce raffinée de sa classe sociale, et une palpitation romantique à peine voilée. Élicha l’invitais donc à découvrir le village à son bras. Comme il se devait.
Un officier français et une Lady anglaise marchant, bavardant et riant sur une île perdue… N’était-ce pas un présent inespéré que le destin lui offrait ?
Pendant qu’il se laissait charmer, le peuple valide fût emmené captif dans les cales des navires britanniques.
La diplomatie anglaise !
Lorsque les galions disparurent derrière l’horizon, Élicha demeura seul sur la plage. Longtemps il resta silencieux.
Puis il sentit une présence.
En arc de cercle autour de moi se tenait désormais le peuple le plus malheureux du monde : enfants chétifs, vieillards, estropiés. Ils ne réclamaient plus de chef.
Cette fois, ils avaient compris.
J’appareillais sur mon bateau-chapelle, prêt à affronter le monde entier s’il se dressait entre Elisabeth et moi.
Elle a quitté l’île en oubliant, sur le seuil de ma porte, un mouchoir de soie imprégné de son parfum. Quitte à y risquer ma vie, je voulais la revoir : j’avais quelque chose à lui rendre… et peut-être d’avantage.
Sur l’immensité turquoise de l’océan, mon frêle esquif se mouvait, caressant le front ridé des éléments. J’avalais les miles pour noyer mes pensées. Dans la cale, juste l’essentiel. Et au-dessus de moi, juste les étoiles.
Le troisième jour, un bruit sourd monta du fond du navire. Je découvris, endormie dans le hamac, une jeune orpheline du village : Mäalkii. Là-bas, elle était mon "poisson pilote", toujours prête à m’apportant de quoi étancher ma faim ou ma soif avant même que j’en ressentisse le manque.
Sa présence clandestine fut un clin d’œil du destin. Je voguais à présent entre deux mondes : celui d’une Lady héritière de l’empire le plus puissant du globe et celui d’une femme-enfant, survivante d’un peuple décimé, vivante d’amour pour son capitaine.
Quelques semaines plus tard, nous atteignîmes un ancien comptoir français de sinistre réputation. Je laissai Mäalkii à bord et m’aventurai à terre. Pirates, corsaires et rôdeurs… certains affublés d’uniformes anglais dépareillés.
Dans la taverne, je reconnus mon ancien équipage, tous ivres mort. Ils m’accueillirent comme un frère perdu. Mon second, devenu le meneur de ces naufragés de la morale, descendit l’escalier, une prostituée au bras. Je la reconnus aussitôt : boucles brunes, reflets auburn, beauté meurtrie.
Son visage blêmit à ma vue. Brusquement, elle se dégagea, courut vers la fenêtre et se jeta sur les rochers en contrebas. Sur sa sépulture je déposais son mouchoir de soie… à côté d’un petit bouquet de fleurs sauvages cueillies par Mäalkii.
Les jours suivants, je dépouillai au jeu les malfrats de leur butin et libérai douze prisonniers – les derniers survivants du peuple de Mäalkii, esclaves d’esclaves. Nous appareillâmes ensemble pour leur rendre leur terre.
Sur le trajet du retour, Mäalkii m’avoua être la fille unique de leur défunt roi. Et, selon leur tradition, pour régner… elle devait prendre époux.
— C’est ainsi que s’achève cette sombre page de l’histoire de notre peuple.
Le roi Élicha et la reine Mäalkii se levèrent, laissant leurs petits-enfants aux chevelures mêlées s’endormir près du feu. Au milieu du village, un cavalier-totem sculpté dans le bois raconte encore leur légende. Et là-haut, dans l’azur infini, un aigle veille - sans relâche - à la paix de l’île oubliée pour un temps.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions