En quête et à rebours

Le cheveu suspect

La mine de plomb griffe le papier glacé du carnet Moleskine, rappelant le son mat et rugueux des fers du patineur sur la glace. Figures, signes, lettres et logigrammes noircissent, page après page, les réflexions, indices, pistes…

Un travail de limier, démarré depuis la stupéfiante découverte d’un cheveu suspect sur le nez de Frangy. Suspect, car, de toute évidence, on ne se réveille pas au petit matin avec un cheveu étranger sur le visage. Suspect encore, car l’appartement est resté fermé toute la nuit que nous avons passée, blottis l’un contre l’autre. Suspect enfin, car ce cheveu est plus épais, plus noir et plus raide que les nôtres. C’est en réveillant Frangy pour partager notre café matinal que j’ai découvert cet indice qui allait changer la donne, pour nous deux… et bien plus encore.

En le glissant dans une pochette cristal comme pièce à conviction n°1, j’ouvrais sans le savoir une boîte de Pandore…

Dans le carnet Moleskine, j’ai noté tous les détails de la veille de cette matinée qui, en apparence, ressemblait à toutes les autres. Frangy, dont la mémoire est parfois approximative, m’a indiqué le nom des personnes ayant eu possession d’un double des clés depuis qu’elle occupe cet appartement. J’ai reconstruit minutieusement l’histoire de la relation qu’elle entretenait avec chacune d’entre elles.

Cela m’a conduit à orienter mon enquête sur une personne de sa famille qui a probablement accueilli chez elle des individus dont les casiers judiciaires débordaient depuis longtemps. Un seul se trouve actuellement en liberté et vivote de petits boulots à Dunkerque. Dans le train qui m’y conduit, je me suis endormi.

Ce fut ma première erreur. Un texto de Frangy me sortit de mon rêve juste au moment où je me voyais poursuivi par une main géante.

Frangy m’informe qu’un objet a disparu de chez elle depuis quelques jours. Sa discrétion sur la nature de l’objet constitue une alarme suffisante pour que j’établisse des rapprochements avec mon enquête. Le cheveu suspect et la disparition de l’objet semblent liés.

Arrivé à destination, je retrouve la piste de mon suspect. En forçant la serrure de son squat, j’explore méticuleusement les restes d’un repas vieux de plusieurs jours. Aussitôt, je m’informe des horaires du prochain train pour Marseille, puis conseille à Frangy de quitter son appartement jusqu’à mon retour dans la nuit. Sans que l’on ait eu besoin de se le dire, je sais qu’elle ira chez sa fille, une destination connue de peu de personnes.

Assis dans le train, je découvre dans la poche de mon manteau un objet insolite : le peigne à cheveux de Frangy. Maintenant je sais que le suspect a une longueur d’avance sur moi. Je relis frénétiquement mes notes et griffonne tous les scénarii envisageables.

Puis je repense au rêve interrompu par le texto : pourquoi me trouvai-je poursuivi par une main géante ? L’interprétation de cette main émerge au fil de mes réflexions. La Main représente la MAFIA, où chaque doigt symbolise l’interdépendance des membres vis-à-vis de son clan, image de la main. La loi du silence est telle que nul ne peut la bafouer sans risquer de mourir.

Ce peigne est un présent du père de Frangy, qu’il tenait lui-même de sa famille d’origine sicilienne. Me revient distinctement la date de l’arrivée de son grand-père en France : 1922, époque où Mussolini fit une chasse impitoyable à la mafia sicilienne, entraînant de nombreux mafiosi à s’expatrier vers les États-Unis, mais pas seulement.

Une idée me vient alors : sortant un compte fil datant de mes années d’étudiant en arts graphiques, j’inspecte l’objet mystérieusement parvenu dans ma poche. Des inscriptions ont été micro-gravées dans l’ivoire du peigne, où je lis distinctement : « Morte Alla Francia Italia Anela », ce qui signifie en français quelque chose comme « Mort à la France, crie l’Italie ».

Ce cri de ralliement date de l’occupation de la Sicile par Charles d’Anjou en 1282. Les paysans siciliens, voulant se libérer de l’occupation française, ont créé une armée secrète et, à chacune de leurs tueries, ils scandèrent ces mots, dont les premières lettres sont devenues célèbres : MAFIA.

J’eus soudain une sensation de vertige, comme si une histoire vieille de presque huit siècles nous rattrapait, un train déboulant à pleine vitesse dans une gare, sans être annoncé.

Il me reste un peu plus d’une heure avant de poser le pied sur le quai de la gare St Charles. Une heure pour refaire l’histoire ou me faire broyer par une main géante. Un crédit d’une heure de vie qui se consume comme une mèche allumée sur la dynamite de la vérité… à moins que…

 

Maison vide

À moins que l’on ait souhaité m’éloigner durant toute cette journée. Mais pourquoi ? Au crissement des freins, le quai s’immobilise, puis le bruissement des pas impatients se répand comme une nuée d’insectes attirés vers la lumière. Enfin, la rue emplie d’ombre et de silence… et me voici arrivé devant la porte de l’immeuble.

Doucement, je tourne la clé, entre et monte à pas feutrés dans le noir. Je m’arrête devant la porte palière, sonde le silence et remarque qu’aucun rai de lumière ne vient souligner le pas de la porte. En retenant mon souffle, j’entre discrètement et referme tout aussi silencieusement. Ce fut ma seconde erreur…

— Frangy ?

Rien que le silence. J’allume la lumière, et alors mon cœur se fige.

L’appartement a été totalement vidé durant mon absence. J’éteins la lumière et jette un œil inquiet vers la rue à travers le rideau de la fenêtre de la cuisine. Tout semble calme, trop calme. Ma respiration s’accélère, ma nuque est trempée, et mes mains sont glacées. La nausée me gagne. Un vide d’impuissance m’aspire alors, et je me laisse glisser, dos contre la cloison. Je dois me ressaisir et analyser la situation afin de prendre la décision appropriée.

Mais mon esprit est submergé par le reflux des événements de ces dernières vingt-quatre heures, les indices, le message de Frangy… puis plus rien.

Comme un pantin désarticulé je sombre vite dans un sommeil agité. À la lueur mauve de l’aube, aux premiers bruits du ballet des camions-poubelles, je m’éveille. Frustré de mes rêves évaporés, sans autre sensation que mon dos démoli, mais aussi très en colère contre la main géante à qui je dis : 

— Ah C’est comme ça ! T’imagines-tu peut-être que je vais te conduire à Frangy ?

Avec détermination je sors de l’immeuble, entre dans le bistrot d’en face, commande café et croissant sans remarquer l'homme qui m’observe au-dessus d’un journal chiffonné. Je note sur une page vierge de mon carnet le seul mot qui me vient à l’esprit : Antigone, pièce que nous avons vue il y a une semaine, Frangy et moi. Il me revient l’image de son silence en sortant du théâtre, un silence dont son absence fait écho. Une fois le petit déjeuner avalé aussitôt le regard au dehors, je sors prestement.

Aussitôt je ressens un souffle formidable qui me plaque contre la baie vitrée qui vole en éclats, dans un ultime flash mes yeux réalisent que mon appartement vient d’être soufflé par une explosion. Je reprends mes esprits au milieu d’un nuage de poussière de sirènes d'alarme et de corps ensanglantés qui se traînent en gémissant.

À part une coupure superficielle à la joue, je ne suis pas blessé. Je secoue poussière et débris, m’engouffre dans la première station de métro, loue une voiture et quitte la ville sans une seule fois me retourner ni régler les rétroviseurs.

Dans ces circonstances il n’y a qu’une chose qui compte, c'est sauver sa peau !  

 

Fuite et survie

Je conduis comme un automate, m’arrête dans un hypermarché, achète le nécessaire, jette les sacs dans le coffre, claque la portière et redémarre dans un crissement de pneus. Après quelques heures de routes secondaires, je m’engage dans le premier chemin de terre, m’arrête et pleure des larmes de rage, des larmes de braise ! Puis je me pose dans un hôtel miteux, prends une douche et me rase.

Rentrant nu dans la chambre pour m’y habiller, je sursaute à la vue d’un homme assis dans le fauteuil, hilare de ma réaction effrayée. Il tient dans la main gauche le peigne de Frangy, dans la droite un calibre muni d’un silencieux. Avec un fort accent du sud, il me dit :

— Nous devons causer !
— Ta femme est en sécurité, chez son cousin Corse.
— Et maintenant ?

Il se leva, passa devant la fenêtre et tendit l’oreille :

— Chutt ! Nous devons filer !


Un léger bruit, comme un petit gravier sur la vitre. Il effectua alors une demie vrille sur lui-même et s’affala sur le sol, heurtant l’angle du lit.

Mort.

Une fois habillé, je force l’ouverture du fenestron de la salle d’eau et me lâche dans le vide, en pensant très fort à Frangy.

Vingt-six heures plus tôt, Frangy sort et retourne tout le contenu du tiroir de sa table de chevet.

— Merde, je le range toujours là, depuis que maman est morte !


Elle repense au cheveu suspect, à mon enquête sur le double des clés, et m’envoie ce texto :

— Chéri, un objet a disparu de la maison depuis quelques jours. Bise.


Elle appelle ensuite son père pour lui annoncer la perte de l’objet, symbole d’un mystérieux héritage familial :

— Voilà, mon Papounet, je t’ai tout dit.
— Frangy, rejoins-moi immédiatement dans le parc sur un banc, moi je sors de suite, je ne peux rien te dire au téléphone !

Son père et elle ont longuement échangé au sujet du grand-père, qui, à l’époque, sautait sur tout ce qui bougeait. En l’occurrence, ce qui a bougé à Catagne fut aussi l’épouse du parrain de la mafia. Le grand-père, habitué à faire pousser des cornes à tous les mâles de l’île, s’est esquivé au milieu de la nuit, laissant la belle profondément endormie, sa chevelure en bataille.

Dans sa poche : le peigne en ivoire, symbole depuis le XIIIᵉ siècle de la résistance insulaire à tout envahisseur, puis relique sacrée et dot des mariages arrangés entre les familles, afin que le parrain du clan prospère en unifiant les courants de ses partisans.

Frangy écoutait en silence et devenait, au fur et à mesure du récit de son papa, de plus en plus blême. Elle remarqua l’inquiétude dans le regard de son père, lorsqu’il scrutait sa mémoire approximative (tare héréditaire) du présent et balayait le parc d’un bref regard circulaire.

D’avoir confié ce lourd secret à Frangy fut comme un rocher obstruant le cours d’un torrent sauvage. Maintenant qu’il s’écoulait librement, le vieil homme semblait se vider de sa substance.

— Ninou, j’ai froid. Je crois que je vais rentrer.

Or, le soleil d’automne baignait le parc de tout son éclat. Les enfants, bras et jambes nus, jouaient dans l’insouciance de leur âge. Nostalgique, Frangy se souvenait de cet âge où, dans la présence lumineuse de ses parents, elle riait aux éclats. Elle songeait à ce grand-père qu’elle avait très peu connu, un personnage flou, présenté lisse et sans histoire : un docker mort avant l’âge.

Elle savait maintenant qu’à lui seul, ce petit homme avait troublé la coutume de la plus puissante organisation criminelle d’Occident. De quoi mettre La Main en fureur, et ce, pour plusieurs générations. Le peigne désormais perdu gâche aussi l’opportunité de rétablir l’ordre et la paix, en le rendant à ses propriétaires légitimes, et en s’amendant de l’offense d’un coureur de jupons sans cervelle.

C’est ainsi qu’elle ne rentra chez elle que pour faire sa valise et embarquer pour la Corse, où Emilio, son cousin du côté de sa mère, l’attendait.

Dans un hameau perdu au cœur du maquis corse, entourée de partisans érigeant l’omerta en religion et, de surcroît, armés jusqu’aux dents, elle serait en sécurité.

En partant, Frangy a confié son trousseau de clés à son ex-mari, avec qui elle a passé le deal de prendre possession de tout le contenu de l’appartement à condition que ce fût fait dans la journée. Il n’en demandait pas tant. Même la plaque de la boîte à lettres fut changée.

Or, lorsqu’on a hâte de serrer dans ses bras la femme de sa vie, c’est le genre de détail qu’on zappe inévitablement, surtout de retour de Dunkerque.

La chute me fut salutaire. Deux étages et demi plus bas, je savais la mort sur mes talons et m’évanouis dans l’ombre de la nuit, laissant dans la chambre d’un hôtel miteux le cadavre d’un inconnu, sans papiers (sans doute faux, et c’est sûrement mieux ainsi) et sans arme.

Dans ma main, je serre le peigne de Frangy, un des objets les plus convoités de la planète, mais je n’en étais pas encore conscient. Seule Frangy pourrait me le dire, lorsque nos deux âmes se retrouveront unies – au-dessus des archaïques luttes de pouvoir, au-delà des distances et des mers, au-dedans de nos rêves lumineux.

Car nous avons toujours su les choses, bien avant de se les dire : cela a été et reste encore l’essence de notre Amour.

 

Refuge et renaissance

Équilibriste sur un câble tendu entre la mort aux trousses et l’amour promis, je me suis finalement réfugié dans un gîte balayé par les vents froids du plateau du Vercors.

Chaque soir, je m’endors en espérant recevoir en vision quelque signe ou indication d’une marche à suivre.

Plus les semaines passent et plus stériles sont mes nuits sans rêves, ou du moins sans pouvoir me les remémorer. Par dépit, j’ai progressivement laissé la faim m’imposer sa loi et ses tourments.

Les jours devirent ardoise et les nuits craie, sans qu’aube ou aurore daigne me parler.

Dans mon délire naissant, je ne me suis pas rendu compte que ma vue s’altérait inexorablement.

Seul le combat contre la peur d’oublier le visage de Frangy m’importe. Or, une nuit où mon sommeil ressemblait au survol d’un archipel, La Main, devenue minuscule, s’est retirée au-delà de l’horizon.

Les couleurs sont revenues et, avec elles, le besoin d’entendre sa voix. J’ai ouvert le carnet Moleskine et commencé à écrire toute l’histoire jusqu’à ce jour de libération.

De retour à Marseille, j’ai constaté que mon beau-père avait déménagé, mais personne n’a su me dire à quelle adresse. Aussi me suis-je dirigé vers ma dernière adresse et ai glissé sous la porte une lettre à mon attention.

 

« Mon amour,

Voici que l’hiver est passé sans que nous ayons pu nous retrouver. Mais pour chaque journée passée loin de toi, tes pensées m’ont rejointe et ont nourri mon Amour.

Quand tu liras cette lettre, je veux que tu fasses quelque chose pour moi. Au cimetière où sont enterrés mes grands-parents paternels reposent maintenant mes deux parents. Passe leur faire tes adieux et dépose-leur des fleurs de printemps, des fleurs de résurrection : de beaux lys blancs liés d’un ruban de satin. Puis dépose le peigne bien en vue, car je connais ceux qui nous tourmentent : leur main, qui s’est étendue sur nos vies, se retirera sans délai à ce signe d’apaisement.

Ensuite, viens me rejoindre chez Emilio. Encore une dernière chose avant que tu me prennes dans tes bras : le roi de Thèbes a voulu imposer sa loi et la mort à ceux qui lui désobéissent, et ce, jusqu’à la troisième génération, donc la nôtre. Mais, sans avoir jamais voulu le défier, nous avons survécu et par là même l’avons déchu de son autorité. Désormais, ce roi-là et son royaume d’ombres et de peurs sont entièrement contenus dans un objet retrouvé par lui, pour lequel il aura tout perdu.

Je t’embrasse très fort.

Frangy »

C’est avec des lunettes noires que j’ai reconnu toute la lumière de son cœur. Et c’est en homme libre que, de cette loi d’Amour, j’ai joyeusement consenti à devenir, non le roi, mais le serviteur.

 


©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions