L’aurore sacrée
Je pense qu’il me regarde encore. Dans ses yeux semblent défiler toute sa vie jusqu’à son point d’origine. Puis son regard se focalise sur l’infini. C’est fini. Pour toujours. J’approche ma main pour frôler ses paupières qui, telles deux portes, scellent une existence remarquable me laissant désormais seul face à sa mort.
Je frissonne et reprend mes esprits - néanmoins troublé de m’être déplacé dans la pièce mortuaire face au miroir serti d’or, depuis toujours tourné vers l’ouest.
Après m’être recueilli pour lui faire mes adieux, je sors de la chambre, descends les escaliers et traverse les pièces du bas où chacun en silence lit sur mon visage l’inéluctable désormais accompli. Il y aura des funérailles discrètes et humbles, telles qu’il les avait souhaités. Puis, pour chacun de nous, une période de deuil. Nécessaire examen pour accepter de nouveaux lendemains sans lui.
Il peut rejoindre son épouse et de ses deux enfants. Sa dépouille, quant à elle, ira sous le vieux chêne qui l’a vu naître, au sommet d’une colline qui domine la plaine. En contrebas, la rivière serpente sereinement entre les bosquets et les champs. Un peu plus loin, le village où doit retentir à chaque heure le tocsin jusqu’à l’aurore. Car la nuit qui tombe sera une nuit de deuil et de larmes.
Je me tiens à la porte et accueille chacun. Les deux voisins qui passent leur temps à s’injurier arrivent ensemble bras dessus, bras dessous. Puis ce sont des paysans, des femmes avec l’enfant endormi dans les bras, un vieillard en appui sur sa canne, les jumeaux et leur charpentier de père. A chacun une accolade, une poignée de main ou une parole de remerciement.
Ainsi la populace se sent-elle considérée et soutenue en étant accueillie comme il se doit aux portes de sa propre désolation. Nous entrons dans la nuit, avec la même douleur dans l’âme, une douleur orpheline à tous les autres malheurs de la vie. Une douleur qu’il nous faudra dépasser un jour, à la lumière de notre courage dans l’énergie de notre volonté à poursuivre la route tracée par celui qui repose désormais en paix.
Au cœur de cette nuit sans lune, je vois sur le chemin un cortège des plus insolite gravir la colline.
Des formes blanches vaguement humaines et éclairées par la seule lumière des étoiles me semblent s’approcher. Je crois être victime à plusieurs reprises d’hallucinations car, en se rapprochant, les formes se fondent les unes aux autres. Parfois j’arrive à distinguer un enfant, une vieille femme, des soldats, des hommes de toutes conditions… Puis l’image de ces êtres se trouble en une sorte de brouillard lumineux.
Un homme de haute stature sort alors du groupe et s’approche de moi. Son port majestueux me fait penser à un roi. Mais son visage est détruit par un horrible rictus de souffrance.
— C’est donc dans son lit que mon ennemi de toujours s’est éteint !
— Votre ennemi ? Cela m’étonne de mon ami et maître. Qui êtes-vous pour parler ainsi du bienfaiteur de notre pays ?
— Que d’élogieux qualificatifs pour celui qui m’a trahi et fait poignarder dans le dos. L’âme de celui que vous considérez encore votre bienfaiteur a quelques comptes à me rendre.
Puis l’être mystérieux traverse la foule qui attend sur le parvis, et s’engouffre dans la demeure du défunt. Après quelques minutes où je me suis interrogé sur ma santé mentale, la maison se met à trembler et ses murs semblent parcourus d’une lumière surnaturelle et un vent glacé venu de nulle part ravage les alentours. Puis un angoissant silence s’installe avant qu’une autre personne ne révèle, elle aussi venir régler quelques vieux dossiers en souffrance.
— Je viens pour lui réclamer ma beauté et ma jeunesse qu’il a piétiné en me promettant de m’épouser et me laissant languir dans des années d’oubli. Me dit une très belle jeune femme aux cheveux blancs, dont le visage est ravagé de larmes de sang.
Ainsi, j’appris qu’il avait poussé à la ruine, à la famine et au suicide un nombre incalculable de personnes. Chacune de ses victimes se présentent tour à tour, faisant trembler les fondations de la demeure et souffler les vents glacés. De sinistres lueurs s'agitent sur les murs et dans les interstices de la maison. Son âme ne connaîtra pas de paix tant qu'elle n'aura pas rendu des comptes à ses victimes pour le moindre de ses forfaits.
C’est au comble de la perplexité que je vois alors arriver, au milieu de la nuit, un autre cortège d'apparence encore plus prodigieuse.
Je crois voir des étoiles précipitées du ciel vers la terre, mais ce sont des êtres de lumière ! Tandis que d’autres esprits de feu sortent des entrailles de la terre. Ils s’affrontent, épées flamboyantes contre nuées maléfiques. De ce tumulte, un ange de haute stature s’élève pour m’atteindre. Terrorisé, je recule et me blottis derrière un rocher.
— Même sur sa couche mortuaire, il est l’objet d’attaques et d’accusations de l’ennemi.
— Pourquoi est-il ainsi accusé, que lui reproche-t-on ?
— D’avoir défendu la vérité comme un serviteur zélé. Cela suffit en effet pour s’attirer les foudres des démons qui cherchent constamment à étendre leur empire de mensonges et d'égarements.
— Je ne saisis pas la raison des visions que je reçois. Jamais auparavant je n’ai vu de revenants, ni d’anges, ni de démons.
— C’est en te regardant dans les yeux que la vie quitta ton frère. Tu es devenu témoin de l’ouverture du livre de sa vie, au sujet duquel certaines âmes sombres cherchent à le contester.
Puis une scène surgit de ma mémoire, me donnant l’étrange impression qu’elle s’y trouvait scellée. Au moment où mes doigts rencontrèrent ses paupières, je crus accomplir un geste de fin. Mais ce fut une ouverture. Une chaleur vibra sous ma peau, comme si ses derniers rêves cherchaient encore un abri.
Alors les murs s’effacèrent, remplacés par les hautes voûtes du palais.
Une odeur de cire et de pierre chaude flotta soudain autour de moi.
— Ma mémoire a été trahie,
l’Histoire m’a défiguré,
je veux que quelqu’un, enfin, écoute ce que j’ai vraiment été…
— Mais qui es-tu ? ton visage m’est parfaitement étranger !
— C’est toujours mon roi, venu vers vous sous cette autre apparence mais voyez mon esprit, ne vibre-t-il pas à l’identique de celui que vous avez connu, jadis ?
Parfois ma vision s’estompe et revient de manière erratique, dans ce lieu où le temps ne commande plus, où les regrets veulent parler, où les décisions lourdes demandent à être enfin comprises. Alors je m’efforce d’élever mon niveau d’attention pour saisir la moindre de ses paroles.
— Tu écris pour que je sois jugé avec justice.
Pas par les vivants, mais par la vérité !
— J’ai aimé notre reine, mais lorsque l’on porte la couronne, nos sentiments portent le poids des tourments de notre peuple. J’aimais en secret la fille d’un noble qui était mon ennemi.
— C’est elle qui s’est présentée le jour de mes funérailles en déclarant : "Je viens pour lui réclamer ma beauté et ma jeunesse qu’il a piétiné en me promettant de m’épouser et me laissant languir dans des années d’oubli."
— La guerre et le sang furent ma pathétique échappatoire !
— Voici, je t’ai donné la vérité…
— Maintenant, que vas-tu en faire ?
— Gouverner comme je n’ai pas su ? Ou bien retomber dans les mêmes pièges ?
Mes pensées s’abîment dans un maelström d’hypothèses et je m’égare dans les dédalles d’une vision qui me laisse aux confins de la folie. Dans mon lit je me réveille. Mes amis m’apprennent que j’ai déliré plusieurs jours.
Dans quelques heures il me faut être sur pieds pour l’inhumation de notre guide bien-aimé. Ses proches souhaitent que je lui succède. Me reviennent alors les paroles de l’ange, juste avant que je perde connaissance. Pour avoir toujours préféré servir plutôt que diriger, me voici maintenant face à un choix : l’exil ou le royaume !
— Mes larmes coulent de la nuit à l’aurore, mes larmes coulent quand le jour s’enfuit, mes larmes demandent à couler encore, car entre nous se dresse un voyageur dans le ciel.
Notre ami et maître s’en est allé, à travers les contrées étrangères, il peut voguer sur les ailes d’un temps inconnu de nous.
A l’ombre de ce puissant chêne, repose le souvenir terrestre du défenseur d’une céleste vision, celle où s’accomplit le prodige d’un cœur faillible, dans lequel s’accompli le plan divin.
Mes amis, ne perdons pas courage. Un jour nos yeux contempleront ce que notre cœur pressent confusément : gouverner c’est avant tout servir, c’est aussi élever en nous le faible et modérer le fort.
Par cette prière, le peuple scelle définitivement l’esprit d’une gouvernance dont le nouveau roi se veut être le garant. Aux dernières paroles de l’ange je réponds :
— Ce sera le royaume !
Dans la solitude de mes responsabilités, j’ai continué de lui parler. Seulement, il n’est jamais reparu. Ce qu’il m’a été donné de voir cette nuit-là, ce dialogue avec les puissances, éclaire désormais mes pas chaque jour jusqu’à celui où s’ouvriront devant moi les portes du ciel.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions