Le fantôme de la résidence

Il en est d’un lieu comme d’une personne ; se contenter d’apprécier les charmes d’une personne, sans prendre en compte l’histoire et les secrets transmis inconsciemment de génération en génération, nous expose à des dangers inattendus et parfois fatals. 

 

De même, la prudence veut que l’on se renseigne un tant soit peu sur les éventuelles légendes urbaines, jadis, ayant hanté votre nouvelle adresse avant de tourner pour la première fois la clé de l’appartement neuf et douillet qui vous arrache des larmes de bonheur.

 

Je vous transmets tout cela en toute connaissance de cause, ayant échappé de justesse à une terrible abomination dont je ne me suis jamais complètement remis.

 

Pourtant tout nous indiquait que notre bonne étoile nous avait offert ce nouvel appartement providentiel. Nous avions passé trop d’années à supporter le bouge infect, insalubre et bruyant qui nous servait de logement.

 

Lorsque la société d’HLM nous annonça enfin, après plus de cinq années de demandes renouvelées et de courbettes aux élus d’arrondissement, que nous étions les heureux destinataires de l’appartement n°22, nous considérâmes en toute logique que la prudence n’était pas de mise.

 

L’état de félicité qui était le nôtre à énumérer les avantages de notre nouveau logement ; lumineux… isolé… silencieux… fonctionnel… avec ascenseur terrasse et garage… nous rendait aveugles à certains signes étranges dans la résidence, ce qui aurait dû nous alerter.

 

Le premier de ces signes est une concentration inhabituelle de chats, aussi bien dans la rue miaulant devant l’entrée qu’aux terrasses des appartements voisins. Parfois, des dizaines de regards félins nous observent tandis que nous nous prélassons sur le banc en bois derrière notre barrière de plantes et de fleurs. 

 

En contrebas, dans la cour, la gent féline semble y avoir établi ses quartiers et parfois on se toise, on s’y souffle avant de s’écharper en hurlant la queue dressée et le poil hérissé.

 

Dans le couloir de notre étage, après avoir refermé la porte de l’appartement, j’appuie sur le bouton de la lumière : pas de lumière. J’avance donc à tâtons vers l’ascenseur et découvre subrepticement deux points lumineux de couleur jaune profond qui s’estompent aussitôt.

 

Derrière les portes coulissantes béantes, les néons de la cabine éclairent le palier en clignotant de manière erratique.

 


 

Un frisson d’inquiétude me traverse alors avant que le programme de la journée qui m’attend n’occupe à nouveau toutes mes pensées.

 

Un soir, en traversant le deuxième sous-sol du garage, je perçois un bruit inhabituel, comme un souffle plaintif étouffé par les murs de béton. Je me retourne alors, mais il n’y a rien de visible. Depuis le petit palier de l’ascenseur, le sous-sol donne sur un étroit couloir avec deux mystérieuses portes. 

 

Parfois, l’ascenseur n’arrive pas, c’est le cas ce soir. 

 

Quelques pas plus loin de la porte de l’escalier de service, je retrouve le couloir et les deux portes mystérieuses. Intrigué, je tente de les ouvrir, l’une est condamnée mais l’autre s’ouvre. Au même instant la minuterie de la lumière se coupe. Je m’éclaire avec mon téléphone portable et m’avance au milieu du vide sanitaire encore encombré de gravats et d’outils - sans doute oubliés par les équipes du chantier.

 

Quelle ne fut pas ma surprise de déboucher sur un escalier de pierre très ancien. Il descend en colimaçon. Au terme de mon exploration, je discerne au loin des clapotis liquides. Un bip m’indique que la batterie de mon portable est faible et que mon unique source de lumière va, de ce fait, bientôt s’éteindre.

 

Je fais demi-tour et cherche anxieusement la sortie au milieu des gravats, mais point de porte. Le bip s’intensifie, c’est alors que je suis plongé dans le noir. Je reste pétrifié et glacé.

 


 

Une image me vient, celle d’une jeune fille en pleurs devant le cadavre d’une femme plus âgée. Leurs vêtements indiquent une époque que je situerais entre la fin du dix-septième et le début du dix-huitième siècle. Les mains de la jeune fille en pleurs se crispent et se tordent convulsivement comme si elles étaient possédées par de violentes compulsions.

 

Cette vision dure une fraction de seconde, et la minuterie éclaire à présent les contours de la porte que j’ouvre avec empressement. 

 

Un couple vient de sortir de l’ascenseur et je m’y glisse avant que les portes ne se referment. J’ai toutes les difficultés du monde à insérer la clé dans la serrure de notre porte. Puis, arrivé enfin dans mon univers familier… j’embrasse Frangy.

 

- Mon amour, tu sembles un peu bizarre, comme si tu avais croisé un fantôme !

 

- Je… ne sais pas ce qui s’est passé dans le sous-sol, mais ce dont je suis sûr c’est que l’endroit où l’immeuble a été construit renferme un terrible secret.

 

- Bien sûr mon tendre amour, tu vas certainement nous tenir en haleine avec une nouvelle toute droit sortie de ton imagination échevelée !

 

-  Non, je crois que cette fois la réalité n’a rien à voir avec l’imaginaire, c’est comme un instinct animal qui s’empare de nous lorsque nos repères habituels disparaissent sans raison.

 

Surgissant de la cour, un miaulement sinistre déchire alors le silence du soir. Je vois Frangy au travers d’une brume, la lumière s’assombrit en nuances de pourpre et de bleu de cobalt. Les sons me parviennent comme par un long tuyau tournoyant lentement au-dessus et en dessous de mon corps. Puis je me vois plonger dans un immense trou noir.

 


 

Autour de moi, à mon réveil, le balai incessant du personnel soignant m’inquiète un peu. Quelques instants après, un homme chauve et d’allure énergique entre dans la pièce. Il se présente comme le médecin en chef de l’unité de réanimation. 

 

Les examens devront confirmer dans les jours à venir le pronostic probable d’un petit vaisseau sanguin qui aurait éclaté dans la région du cerveau, une sorte d’AVC malgré l’absence de symptômes annonciateurs usuels. 

 

La semaine suivante, je profite de ma convalescence forcée pour aller consulter les archives départementales afin de reconstituer l’histoire de l’emplacement actuel de notre résidence.

 

Avec les relevés d’archives, des recherches sur des blogs d’historiens et l’aide des bénévoles du C.I.Q. du quartier, j’ai pu reconstituer l’histoire d’Éléonore CASSAGNE, fille d’Honorine PASTOR épouse CASSAGNE et de Maximilien CASSAGNE.

 

Maximilien fut tué en 1806, durant la bataille d'Iéna et laissa Honorine, sa veuve, et sa fille Éléonore alors âgée de 12 ans, sans ressources. Quatre années plus tard, Honorine hérita de la petite fortune des parents CASSAGNE dont Maximilien était l’unique descendant.

 

Mais c’était sans compter sur la cupidité de la sœur d’Honorine et de son gredin de mari. Avec force subterfuges machiavéliques, ils réussirent à s’emparer de la totalité de la fortune d’Honorine et quittèrent Marseille pour s’installer à Digne où ils fondèrent un petit empire industriel dans le tissage de la laine.

 

Quelques mois plus tard, la brave Honorine décédait dans un total dénuement et l’oubli, laissant Éléonore orpheline à 17 ans. Elle était trop jeune pour prendre la défense de sa mère mais suffisamment âgée pour comprendre toute la perversité de sa tante et son mari.

 

Sur le lit de mort de sa défunte mère, Éléonore décida de consacrer le reste de son existence à ourdir sa vengeance. Avec cette reconstitution des faits, je disposais à présent des clés d’interprétation de la vision reçue dans les sous-sols de la résidence, juste avant mon malaise.

 

Éléonore se livra à la prostitution dans le quartier du Chapitre afin de financer son apprentissage de la sorcellerie et suivit l’enseignement d’une vieille femme de la Belle de Mai qui tirait les cartes, soignait avec les plantes et ôtait le mauvais œil.

 

Le « commerce » d'Éléonore avait désormais prospéré, elle ne recevait que les notables de Marseille et les personnages influents de passage sur les quais du Vieux Port. Son art de la sorcellerie s’était également considérablement développé au point de surpasser son initiatrice alors qu’elle n’avait pas encore 22 ans.

 

Sur la couche d’une prostituée, les langues parlent aussi… et les informations concernant sa tante et son oncle lui parvenaient régulièrement de la bouche même du maire de Digne.

 


 

 

Le jour du dixième anniversaire de la mort de sa mère, debout devant la tombe sous une pluie battante, elle dressa les mains tournées vers la foudre et les éclairs et s’exclama :

 

- Ma pauvre mère vous allez être vengée, à l’heure où la colère du Dieu cornu et de la Déesse de la Terre va rendre sa justice, à l’heure où le sang des meurtriers va se répandre dans la Durance, dans le Rhône jusque dans la Méditerranée. Je remercie les divinités et les esprits de m’avoir choisie -moi Éléonore CASSAGNE - pour être leur instrument.

 

Les chroniques relatives à la famille CASSAGNE s’interrompent durant une vingtaine d’années. Jusqu'à l’époque où une riche veuve vint de Digne pour s’installer avec son unique enfant à Marseille dans la rue où nous habitons actuellement.

 

La légende dit qu’à cette adresse, dans les années mille huit cent cinquante, une vieille sorcière mourut dans une totale solitude et fut ensuite dévorée par ses chats.

 

Avec Frangy, nous descendîmes un soir le vieil escalier de pierre, puis nous fîmes un petit autel avec des bougies, une coupe de gros sel et une autre contenant la terre de ce lieu tourmenté. Puis Frangy fit cette prière :

 

- À ma chère grande-aïeule, en tant que votre descendante, je veux vous dire que le temps du repos de votre âme est venu. Amen !

 

Nous avons ensuite brûlé toutes mes notes et j’ai refermé la porte au bout de l’étroit couloir du deuxième sous-sol après avoir fait nos adieux au Fantôme de la résidence.

 

 

Les chats, au fil du temps, se firent moins envahissants et l’électricité de la résidence n’a plus jamais subi de défaillance inexpliquée.

 

Les jours de mistral, on entend parfois une voix lointaine qui fait monter sa supplication dans la cour... Serions-nous passés à côté de quelque chose d'encore plus énorme ?