Le silencieux

Aussi loin qu’il s’en souvienne, ses paroles avaient toujours provoqué autour de lui la même ombre sur les visages, le même doute dans les regards, le même déni.

 

Il avait pourtant l’impression de s’exprimer avec les mêmes mots que ceux qu’il entendait autour de lui - avec juste un peu moins d’éclat. Car, dans sa bouche, les mots devenaient traîtres et félons.

 

Aussi s’était-il tu, muré dans un profond mutisme. Lorsqu’il y était contraint, il s’exprimait par un mouvement de tête, un mot tout au plus, ou une expression d’indifférence. Mais, au fond de lui, les mots se bousculaient et venaient s’échouer en vagues sur la grève de son silence.

 

Certains de ses collègues ne le supportaient pas. Sans même chercher à le connaître, ils se plaignaient que son silence les inquiétait. « À quoi pense-t-il donc, celui-là ? » disaient-ils. « Il nous juge et nous snobe par son silence ! » La méprise était totale.

 

Le Silencieux se sentait comme un brise-glace piégé par la banquise. Alors, il prit d’autres chemins : des sentes solitaires où il pouvait parler aux arbres, aux oiseaux et à l’eau, sans qu’aucune ombre ne se projette de par sa présence. Au contraire, les animaux semblaient en confiance avec lui.

 

Parfois, il se retournait vers la cité, l’air de dire : « Voyez, ici on m’apprécie, même sans les belles paroles ni le charme d’une voix musicale ! » Puis il reprenait son errance, incompris et amer d’avoir été, de tout temps, rejeté. Et de cela sans raison, selon lui.

 

On finit par l’appeler le Muet, au point que certains se mirent à croire qu’il l’était depuis sa naissance. Mais il advint alors un événement qui allait bientôt changer le cours de sa morne existence.

 

Il marchait sur les berges du canal quand, soudain - et pour une raison inconnue - une voiture fit une embardée, zigzagua de droite et de gauche, pour finalement plonger dans l’eau. Cela se passait à moins de cent mètres de lui.


Il courut sur les berges du canal, le cœur battant à tout rompre. Une voiture avait fait une embardée, zigzaguant de droite et de gauche avant de plonger dans l’eau. Le métal crissait, l’eau éclaboussait, et le tumulte résonnait dans ses oreilles comme un fracas sourd.


— Vite, appelez de l’aide ! cria-t-il aux badauds figés, comme tétanisés par la scène.

 

Puis il plongea dans l’eau glacée et trouble. Le froid lui mordait la peau, pénétrait ses os, et chaque mouvement semblait lui coûter un effort immense. Le courant le tirait vers le fond, l’eau l’enveloppait, lourde et glaciale, l’aveuglant par ses éclaboussures. Les algues s’accrochaient à ses jambes, la boue lui collait aux mains, et le mélange de terre et de métal tordu fouettait ses sens.

 

Moins d’une minute plus tard, il remontait un tout jeune enfant, frissonnant, ses petits cris étouffés par le fracas de l’eau. Le Silencieux sentait chaque muscle brûler sous l’effort, luttant contre le courant qui le frappait comme un marteau, et chaque pas vers la berge semblait le soulever de la surface avec peine. Enfin, des mains commencèrent à se tendre pour aider, mais il dut encore crier :
— Mais aidez-moi donc à le sortir de l’eau !

 

Sans pause, il replongea. L’eau glaciale vrillait ses muscles, ses doigts étaient engourdis, et sa vision se brouillait à chaque mouvement. Il sentait le poids de la femme inconsciente dans ses bras, son corps glissant, le courant menaçant de l’entraîner à chaque instant. Chaque effort vers la rive était une lutte contre la force impitoyable du canal, ses jambes frappées par le flux tumultueux. L’enfant, désormais conscient, criait faiblement à ses côtés, un frisson d’espoir dans ce chaos liquide.

 

Enfin, au bord de la berge, il déposa la femme et l’enfant sur le sable humide. Tremblant, gelé, épuisé, il tenta de réanimer la femme :
— Madame, revenez, je vous en prie… je vous en supplie !


Puis il se tut, figé, le souffle court, le cœur battant encore du tumulte de l’eau et du froid qui l’avait traversé. La femme hoqueta, régurgita l’eau qui l’avait envahie, toussa longuement, et chercha son enfant du regard.

 

Le Silencieux s’en retourna chez lui bien avant que la police et les pompiers ne se rendent sur les lieux de l’accident. Il avait peur de parler - peur de l’ombre sur les visages - peur du doute dans les regards.

 

Il avait regagné sa petite maison, avait fait une flambée, puis s’était mis propre et sec. Ensuite, il se regarda dans le miroir au-dessus de l’évier et se mit à pleurer.
Il ne pleurait pas pour lui, mais pour les deux personnes qui avaient échappé de peu à la noyade. Il pleurait aussi parce qu’il continuait à douter de son courage et de ses intentions.

 

Il ouvrit au chat qui miaulait derrière le carreau de la fenêtre. Puis le Silencieux s’immobilisa au milieu de la pièce, tandis que le chat s’étirait avant de se lover près du feu. Il était pétrifié par la honte de sa conduite. C’est alors qu’on frappa à la porte.

 

— Monsieur ? Y a-t-il quelqu’un ?

Il ouvrit, puis fit signe à la femme et au jeune enfant d’entrer. Le chat, qui se laissait caresser par les petites mains réchauffées du garçon, ronronnait joyeusement, ce qui fit sourire la mère.

 

— Nous vous devons la vie. Vous êtes devenu notre héros.

 

— Comment m’avez-vous trouvé ? répondit-il.

 

— Mais tout le monde vous connaît ! Tous m’ont dit combien vous étiez honnête et bon. Il ne m’a pas été difficile de vous retrouver : vos voisins m’ont guidée jusqu’à chez vous.

 

Depuis ce jour où il crut aux paroles reconnaissantes de la femme, il crut aussi en lui.
Il avait pourtant l’impression de s’exprimer avec les mêmes mots qu’il entendait autour de lui, avec juste un peu plus d’éclat.
Et ce « plus » avait sauvé non pas seulement deux vies, mais trois.

 


©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions