Pourquoi ces volets clos ?

Pourquoi ces volets clos ? Pourquoi ce téléphone qui sonne dans le vide ? Pourquoi cette boîte aux lettres qui déborde ? Pourquoi m’avoir dit à demain ? Pour quoi ?

À présent, je n’arrive plus à vivre. Dormir est devenu un souvenir et le moindre bruit se transforme en espoir déçu. Depuis, je ne suis qu’ombre. Depuis…

Depuis ce jour inoubliable que nous avons partagé, toi et moi. Chacun devinait l’autre, la vie s’écoulait sur nos ailes et nos corps étaient en apesanteur. Un jour radieux. Mon Dieu, que c’est douloureux de se souvenir de tout…

Ces derniers mois à te chercher, à me remémorer la moindre trace de ce jour béni comme un pénitent de l’espoir portant en son cœur les reliques sacrées d’un amour absolu. Je ne vois plus personne, je pars des journées entières à te chercher, laissant ma porte ouverte. Je ne vais même plus bosser. Sur la plage de novembre, je fixe des bouées d’amarrage orphelines qui m’emportent dans leur ressac. Puis, la nuit je marche dans les rues silencieuses. La ville semble alors un cimetière où rôdent les âmes, où tous les chagrins sont gris.

Bien malgré moi, j’ai le cœur serré lorsque je vais chercher mon courrier. Je le dépose négligemment sur mon bureau. Sans l’ouvrir. Volets clos.

Bientôt je vais me fondre dans le motif du papier peint ou bien celui du canapé. Me voyant me morfondre ainsi, je me donnerai des baffes des deux mains.

Un grand ménage s’annonce, faire enlever les encombrants et voyager léger au dedans comme au dehors de moi. Trouvé sur la plage : un bout de bois flotté. Au travail !

Dès que la vague mélancolique me submerge, je reprends mon canif et sculpte le bois. La forme d’un oiseau apparaît. Un oiseau que je peins en blanc, avec des yeux gris et un cœur rouge entre les serres. Je l’ai suspendu au plafond de la terrasse. Il t’aurait tant fait rire !

Se peut-il que je parvienne à être heureux, même sans toi ? Une journée sans penser à toi, puis une autre. Merci l’oiseau !

Étonné et revigoré de reprendre goût à l’instant présent, aux projets personnels, j’ai pris mon billet pour le Cambodge où je vais faire du bénévolat. Départ dans un mois. Le temps de revoir ma famille, mes amis et de partager avec eux de cette nouvelle énergie qui me galvanise. Quelques jours avant le départ, une lettre dans ma boîte : écrite de ta main.

Amour,

Lorsque je suis rentrée chez moi, après cette journée magnifique que nous avons partagée, j'ai eu peur. Nous venions de vivre quelque chose d'exceptionnel ensemble et je n'arrivais pas à espérer quelque chose de plus fort encore. Le lendemain aurait été forcément décevant, puis avec le temps d'autres lendemains encore plus décevants. Alors j'ai décidé de partir sans te dire au revoir, sans explications. Je ne sais pas ce que tu as vécu durant ces trois mois, mais je veux qu’on se revoie afin de t'expliquer tout de ce qu'il m'est arrivé depuis. J'ai passé cette période au Cambodge et je rentre bientôt (en fait, j'attends juste que mon remplaçant confirme son vol pour venir te rejoindre). Depuis l'aéroport de Phnom Penh, je t'enverrai l'horaire précis de mon arrivée. Je t'aime très fort.

Myriam ♥

Mes jambes flageolent, je suis pris de vertige… il faut que je m'assoie. La lettre est datée de la semaine dernière : elle est donc en vie et désire même qu'on se revoie ! Mais pour me dire quoi ?

Oh non ! C'est moi qui dois la remplacer pour la mission au Cambodge. Cela veut dire que c'est mon départ qui la ferait revenir en France. Je ne sais vraiment plus où j'en suis, trop de sentiments contradictoires se heurtent en moi.

Un peu plus tard, je suis sur la plage, la lettre posée devant moi et là enfin j'essaie de récapituler tout le chemin personnel que j'ai accompli depuis son départ. Je dois continuer ce chemin, quel qu’en soit le prix pour moi.

Lors de l’escale à l'aéroport de Dubaï, je la cherche parmi tous les visages qui passent à proximité de l'embarcadère n°6 où je me trouve. Mais une voix intérieure me dit : « tu vois bien que tu n'es pas encore prêt ! ». J'ai dû esquisser le rictus d'un sourire retenu en pensant à l'oiseau sculpté qui ressemble tant à l'avion dans lequel je monte. Le cœur dans la soute à bagages.

En arrivant, le choc ! Une région de maisons sur pilotis construites entièrement en bambous. La beauté des paysages, la luxuriance insensée de la nature et la gentillesse des autochtones m’asphyxie au lieu de me combler. Seule l’idée que j’y trouverai peut-être des réponses à la cause de mes tourments me réconforte. Je n’arrive pas à m’investir dans ma mission pour l’ONG et ne désire que me réveiller le lendemain, jour de ma visite des ruines d’Angkor.

Là-bas, un singe argenté m’attrape la main et me fixe du regard.

— C’est donc toi qu’on envoie me montrer le chemin et bien soit, je te suis.
Il court devant moi en poussant de petits cris, s’arrête pour m’attendre et reprend sa course.

Au pied d’un bouddha monumental dont les pierres semblent absorbées par la végétation, un moine dans sa tenue orange se tient seul. Le singe escalade un mur et disparaît. Je m’approche discrètement et m’assieds en face du moine. En levant les yeux vers moi, son impassibilité me perturbe.

— Que viens-tu chercher ici ?
— J’aimerais apprivoiser l’amour, pour qu’il ne s’enfuit pas dès que je m’en approche, lui répondis-je.

Il me regarde en souriant :
— Sais-tu pourquoi l’amour te fuit ?

Je ne sais que répondre et, après un long silence, il me dit encore :
— Tu as suivi le singe lunaire, mais tu n’as pas cherché à le retenir ou à l’apprivoiser, mais seulement de savoir où il te mène. Voilà la réponse.

Un oiseau blanc traverse le ciel. Je comprends alors que l’amour a commencé ces derniers mois à me montrer le début du chemin. Un rayon de soleil orange illumine le visage d’un bouddha de pierre noyé dans la végétation.

J’ai respiré comme je ne l’avais pas fait depuis une éternité. Je me suis senti relié à tout ce qui m’environne et c’était si reposant. L’homme perdu qui se cherchait dans le regard de l’autre est enfin parti.

Demain, j’écrirai à Myriam et cette fois les mots s'écouleront depuis la source de ce moment de pure éternité.

Je suis sûr qu’elle désire que je la rejoigne, maintenant que nous avons ouvert nos volets à la lumière.

 


©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions