Confidences d’un incompris
Prologue :
C’est une bien mauvaise habitude ; je regarde à travers les gens le mur derrière eux, le point de fuite dans lepaysage qu’ils me cachent, un endroit imaginaire. Puis ma vision revient fugitivement vers eux, une bulled’instant partagé se forme et aussitôt et « flop ! » mon attention s’échappe de nouveau vers le lointain. Parfoismême, il m’arrive de bailler au milieu d’un entretien.
Par contre, j’exige toute la disponibilité de mon interlocuteur lorsque j’ai la parole. Je suis capable de me taireet d’attendre en le fixant du regard afin qu’il soit réellement présent, entièrement et inconditionnellement. Ceque j’ai à dire est toujours de la plus haute importance. Il ne faut pas compter sur moi pour échanger despropos légers, parler de la pluie ou du beau temps. D’autre fois même je parle tout seul (d’ailleurs je préfère).
Il vous faut aussi savoir que je fais partie d’une catégorie, celle des personnes qui ont réussi dans la vie. J’aiun poste haut placé (directeur des ressources humaines d’une grande entreprise) et j’ai la famille dont j’aitoujours rêvé : une femme qui s’occupe de la maison, deux beaux enfants qui me ressemblent, un chien quim’obéit. Dans mon garage, une berline allemande très haut de gamme - j’ouvre la portière en actionnant sapoignée à l’aide d’un mouchoir pour ne pas la salir.
Parfois même, je sens qu’on m’envie.
Dans le centre-ville, je conduisais sur un filet de gaz en écoutant Gustave Mahler (la symphonie n°9 dirigéepar Léonard Bernstein). Une petite rom a attendu que le feu passe au rouge et m’immobilise pour s’approcherde moi. Elle a frappé sur la vitre en laissant des traces grises. J’étais furibond et je lui ai fait « non » de la mainen prenant soin de ne pas croiser son regard. Peut m’importait ce qu’elle voulait. Quand j’ai envie de donner,je fais un chèque et je déduis la somme lors de ma déclaration d’impôts. Il m’arrive même d’oublier de le faire.
La petite rom m’appelle de sa voix lancinante en même temps que j’essaie de me concentrer sur ce sublimesolo de violon que je connais par-cœur et qui semble, pour la première fois, sonner faux. Elle me demande,elle me supplie de l’écouter en continuant de laisser des traces de ses doigts dégoutants sur la propreté immaculée de la vitre de ma Berline parfaitement insonorisée !
Heureusement, j’ai cette mauvaise habitude, je regarde à travers les gens ; le mur crasseux et tagué derrière elle, le point de fuite dans le paysage urbain qu’elle me cache, un endroit que je n’arrive plus à imaginer. C’est à peine si j’ai entendu les coups de klaxon et les insultes me parvenant de façon assourdie depuis derrière moi.
Le feu est passé au vert et j’en ai profité pour enfoncer l’accélérateur en faisant crisser les pneus. Le corps de la jeune rom a alors heurté de part en part la carrosserie en rebondissant sur le pare-brise. C’est à ce moment-là que quelque chose en moi s’est fissuré.
Le réveil du dormeur :
Dans mon rétroviseur, j’ai vu comme un tas de chiffon bigarré rouler dans le caniveau tandis que la calandreétoilée embrassait un container à poubelle. J’aurais certainement à expliquer à mon assureur que ma voiture aété renversée par une « sale petite rom », mais pour la première fois de ma vie je me suis trouvé con,vraiment con. L’enfant se relevait difficilement et les badauds commençaient à affluer.
En m’approchant d’elle, j’expliquais juste que j’allais la conduire à l’hôpital. C’est alors qu’elle a perdu connaissance. Je l’ai couchée sur la banquette arrière. Elle avait un filet de sang lui sortant de l’oreille et ses yeux étaient révulsés. Et c’est ainsi que les brancardiers l’ont trouvé. La symphonie de Mahler était achevée et je l’étais aussi.
Après avoir rempli un formulaire à l’accueil du service des Urgences, où aucune des questions ne pouvait avoir de réponses, j’ai entamé ce long weekend de quatre jours dans une salle d’attente des urgences pleine d’éclopés et de proches inquiets.
Un médecin appela mon nom par l’embrasure de la porte de service. J’ai bondi vers lui, un peu étonné de ma réaction. Il m’a appris que les jours de la petite n’étaient plus en danger mais qu’il faudrait la garder en observation au moins 48h. J’ai pensé que ce délai était plus qu’il n’en faut pour que le service de l’immigration ne l’expulse ou la place dans un de ces centres de rétention où on l’emmurera vivante. Parfois même les yeux, en s’ouvrant, font des nœuds à l’estomac.
Il a fallu que je persuade la préposée de l’accueil que j’étais bien son oncle. On me conduisit alors dans une chambre où j’ai passé la nuit à lui tenir la main en lui fredonnant à l’oreille un air enfoui dans ma mémoire, tandis que la perfusion la maintenait dans les limbes. Parfois elle ouvrait les yeux, me souriait et s’échappait de nouveau vers le lointain.
Au milieu de la nuit une émotion m’étreignit et je fondis en larmes. Quand l’infirmière de l’équipe du matin me réveilla, le lit de la petite était vide, comme l’était mon cœur. Lorsqu’elle gémissait allongée sur la banquette arrière de la voiture, j’étais troublé par sa présence, par les odeurs de fleurs séchées de ses vêtements, par son apparente fragilité qui masquait une étonnante détermination.
Je n’ai aucun souvenir précis de mes trois premières années. Ma famille d’adoption m’a toujours affirmé qu’elle ignorait tout de mes origines.
Mais le plus effrayant est qu’à aucun moment je n’ai pensé à avertir ma femme et les enfants depuis l’accident.
Il arrive que la boussole de nos origines s’affole. C’est ainsi que j’ai entamé, à la manière d’un automate, une quête pour retrouver la petite. Elle qui, surgie d’un trottoir, semblait m’appeler comme on appelle une personne perdue de vue depuis longtemps et que l’on reconnait de suite.
Une bulle de relation éphémère qui m’a laissé entrevoir des musiques, des chants et des danses m’a fait battre mon sang comme jamais. J’ai consacré cette première journée de ma quête personnelle en partant à sa recherche. Elle avait deux petits yeux noirs, des cheveux ternes et emmêlés, et une voix lancinante.
L’archet sur l’âme :
Le violoniste
Quand il joue,
Il se joue de tout,
Miaule sur les toits,
L’amour aux abois.
L’étui au bras,
Un matin il s’en va,
Nous laissant fredonner
D’un cœur ébréché.
Ses yeux trop bleus,
Usés par les adieux,
Se taisent dans l’air
Aux larmes amères.
L’archet dessine,
Sous l’arche divine,
Les notes arrachées
Des vœux envolés.
Puis il s’est immobilisé, l’archet touillant les étoiles dans le chaudron de son rêve éveillé. Alors je lui parle de la petite, de l’hôpital et tout le reste… Je lui parle l’après-midi, le soir et encore tard dans la nuit. Il est resté silencieux. Parfois, juste le crépitement de sa cigarette qui rougeoie dans l'obscurité. La rosée m’a surpris, seul sur le banc où je lui parlais. Sa veste élimée m’entourait d’amitié.
Je me suis levé plus léger, prêt à m’envoler dans sa musique qui tournoyait encore en moi. Parfois même ouvrir la cage suffit. Avec les frissons du matin, mes souvenirs me sont revenus. Par bribes. La petite courait pieds nus dans la campagne quelque part au Portugal. Elle dormait chez une tante, mangeait chez son père, et jouait chez les voisins. Parfois, elle me fixait de ses yeux noirs et rieurs.
Un appel sans les mots, d’un simple regard…
Je marchais à peine….
Puis, une vague géante s’abattit sur moi. Je repensais à ce qu’était ma vie actuelle : ma femme, mes enfants, ma fonction de DRH, la Mercedes au nez de travers. La vague m’emmaillotait dans ses jupons protecteurs et m’abandonnait sur la grève. Je n’étais plus qu’écume déchirée s’évanouissant dans le sable du temps oublié. Combien de temps ai-je laissé filer une vie pour tenter d’en retrouver une autre ? Je sais juste que je m’y suis perdu, que le crépitement d’un feu m’a réchauffé et qu’un bol de soupe aux saveurs bizarres m’a requinqué.
Le violoniste, quand je l’ai reconnu, m’a souri avant d’abaisser lentement son archet et me conter maintes histoires ; depuis les Indes jusqu’à Clichy-sous-Bois. Sous l’échangeur, à proximité d’une décharge à ciel ouvert, j’ai commencé à imaginer - plus que comprendre - qui j’étais peut-être...
Toujours beaucoup, chez ces gens étonnants, à transmuer le saignement de vivre ici, de se souvenir de là-bas - en poésie - en musique - en douceur de vivre…
Soudain, j’eus un urgent besoin de solitude. La police m’a ramassé avec les torches dans les yeux, leur radio crépitant mon état-civil, les sirènes pressées et le violon aux néons.
Qui étais-je ? A vrai dire, je n’ai pas su dire. À ce moment précis du moins.
Même après la gifle de ma femme en pleurs, même face à l’indifférence blasée des agents de l’ordre. Retour à la réalité ? Pas vraiment, tant je n’y croyais plus.
Sodade :
Il y eut rapidement une HDT (hospitalisation à la demande d’un tiers), ambulance hurlante puis l’accueil au château desemmurés. Une piqûre me déchira la fesse droite en m’expédiant illico dans une nuit artificielle et sans rêves. Je meréveillai entravé sur un lit de fer. C’était le premier jour de ma vie chez les fous, là où je ne pensais plus à ouvrir une porteavec mon mouchoir.
Comment réussir à voir sa peur au-delà de ses émotions rabotées ? J’ai cherché en vain mes papiers, puis fouillé dans uncontainer à linge sale et trouvé des vêtements d’infirmier. Ainsi habillé, j’ai franchi le poste de garde, prétextant vouloiracheter des cigarettes pour un patient.
La suite, m’était connue d’avance : divorce, licenciement, etc. J’ai appelé mon banquier, un ami d’enfance mais tout de même obligé de lui mentir sur deux ou trois détails trop inaudibles pour être entendus. Trois heures après, il m’apportait ; papiers à signer et enveloppe pleine de cash. Il me dit aurevoir et je me suis dit pour moi-même « adieu l’ami, pardonpour les ennuis ». Puis un air de Sodade de Césaria Evora, vint enivrer mon esprit d’une douce nostalgie durant toute majournée :
Quem mos ra' bo
Ess caminho longe?
Quem mos ra' bo
Ess caminho longe?
Ess caminho Pa
São Tomé
Sodade Sodade
Sodade
Dess nha terra Sao Nicolau
Si bô 'screvê' me
'M ta 'screvê be
Si bô 'squecê me
'M a 'squecê be
Até dia
Qui bô voltÃ
Sodade Sodade
Sodade
Dess nha terra Sao Nicolau
Je ne comprenais pas les paroles, mais elles parlaient à mon âme.
Sans vraiment m’en rendre vraiment compte, je me suis dirigé au carrefour où je m’étais arrêté à un feu rouge. C’était avant-hier au soir, cela aurait pu être il y a 10 mn ou une éternité, rien n’aurait pu changer ma conviction que ce fût le moment de mon vrai réveil…
D’un si long sommeil ! Elle m’a vu, a couru entre les voitures, s’est jetée sur moi et m’a serré très fort contre elle. Avec son trou dans la tête avec du sang séché. J’avais un trou dans ma vie avec des rêves à vivre. Un trou de 43 années d’humain en jachère. Nous nous comprenions enfin ! Sur la pointe de ses petits pieds nus, elle est rentrée dans mon âme.
À mon réveil, elle m’avait couvert de fleurs encore toutes froissées de rosée. J’ai compris les couleurs de ses vêtements, clés en couleurs de l’amour entre deux âmes. Je l’ai cherché dans les allées, en croisant des visages inconnus mais accueillants. Tout le monde voulait me toucher, me sourire des yeux, sentir l’odeur des fleurs qui tombaient à chacun de mes pas. Les premiers rayons de soleil tissaient dans les fumées de brindilles des cartes d’orient. Je marchais à peine mais c’était déjà ce même bouquet d’émotions. Tout se trouble à présent. Depuis ce jour, on m’appelle parfois l’homme aux yeux de rosée.
Avec les autres j’ai pris la route et la route m’a transporté. La petite à mes côtés, fière de ma présence, chantonnant l’air que je lui fredonnai à l’hôpital. Puis elle chanta l’air avec les paroles. L’histoire d’une vie en marche.
La fissure :
Il n’est plus le temps des questions, j’avance désormais dans celui des réponses. Devant nous, marchent un père, une mère et leurs deux enfants. Dans ma poitrine une pointe incandescente me transperce. Mes deux enfants que j’aime au-delà de tout… Je vacille, m’arrête les doigts plantés dans la poitrine, poussant un cri muet qui me déchire le cœur. Je vois le convoi qui continue à s’éloigner, à diminuer et à disparaître au bout de la route.
Je m’assoie alors sur le bas-côté, mes pensées comme traversées de sombres présages. La seule image qui me vient est celle d’une église. Je regarde tout autour de moi, des champs et des bosquets d’arbres à perte de vue. Je me remets en marche, mes pieds raclent le sol et mes épaules plient sous une croix de plomb. Ils ne m’ont pas attendu. Un premier village, mais l’église semble fermée depuis des lustres. Lorsque je trouverai une église avec une porte qui s’ouvre, ce sera pour allumer une petite bougie et la déposer au milieu des autres. Ce sera aussi pour m’asseoir au fond, tout au fond. Loin des ors rayonnants, loin des vitraux et leurs lumières chatoyantes, loin de l’autel et de l‘écho de son rituel. Non, rien de tout cela.
Juste trouver le silence en moi. Lui demander cette faveur « S’il-te-plaît, bon silence, aide-moi à trouver la force de marcher vers mon vrai visage, sans peur aucune. »
En sortant de l’église, je ressentis une intense chaleur. Ma vraie famille est parmi ceux qui ont tout perdu pour se retrouver, ce peuple de la terre qui n’a jamais fait que la traverser sans jamais vouloir la posséder. À chaque pas, je suis plus léger, plus déterminé. Il est une route au bout de laquelle je les retrouverai, un jour prochain. Quittant les dernières maisons, j’éclate de rire car la vie est trop belle pour être gaspillée.
Épilogue :
— Vous m’avez demandé de vous raconter mon histoire. Demain j’espère qu’elle se continuera. En attendant, il faut dormir.
Les enfants se serrent les uns contre les autres et je jette quelques branches dans le feu assoupi. Dans le ciel étoilé, je soupçonne quelques oreilles attentives à mon récit. Puis mon cœur se tourne vers mes deux grands garçons, à qui j’envoie une dernière prière d’apaisement au-dessus des dernières braises de la nuit.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions