Chroniques des conspirateurs silencieux
Chroniques des conspirateurs silencieux (I)
- Éclaire, éteint, liste mes mails, effacer, effacer, indésirable, répondre : ok pour demain, ferme les volets, active l’alarme du rez-de-chaussée, bonne nuit Youare.
— Bonne nuit monsieur.
Le lendemain :
- Appelle un taxi pour neuf heures, fais le ménage, ferme la maison, active l’alarme générale, au revoir Youare.
— Au revoir Monsieur.
À la fin du film, la salle des congrès s’illumine de nouveau. Les personnes qui ont assisté à ce film de démonstration restent silencieuses et pensives.
« Évidemment, nos robots Next’us peuvent non seulement tenir parfaitement le rôle de femme au foyer, mais aussi d’épouse de compagnie. Dans ce dernier cas, plusieurs enveloppes sont disponibles sur catalogue.
Et pour vous aussi, mesdames, nos robots Sexus peuvent vous servir de majordome et de mari de compagnie avec des apparences personnalisables selon les goûts de chacune.
Plus que jamais, Next’us vous offre ce progrès ici et maintenant, là où nos concurrents ne font encore que rêver. »
Un tonnerre d’applaudissements salue les derniers mots de la présentation holographique de Brian Moore.
Dans la tribune des journalistes, Frany et moi échangeons un regard inquiet, puis nous nous levons avec les autres et applaudissons longuement, car chacun de nos applaudissements est mesuré, analysé ; ces données, intégrées au « contrat du citoyen », déterminent le montant de notre subvention annuelle. La grand-messe se clôture, nous rentrons dans notre maison à l’ancienne et restons un moment silencieux.
— C’est vraiment monstrueux, comment tous ces gens continuent-ils à gober ces conneries ?
— Écoute Frany, nous parlons de l’entreprise qui transforme le monde à son image et nous entretient dans l’illusion d’une soi-disant concurrence, aux seules fins de nous embrouiller l’esprit. Mais la monstruosité de Next’us, en tant qu’entreprise unique et totalitaire, est désormais en place et les jours des hommes sont comptés.
— Alors il nous faut faire la guerre aux machines que nous avons créées, c’est bien de cela dont tu me parles, Armando ?
— Pas seulement faire la guerre aux machines. Il nous faudra aussi réapprendre à vivre, comme on peut le voir dans les éditions papier des livres interdits.
J’appuie sur le bouton. La lumière s’éteint. Ce simple geste, cette liberté que nous conservons encore, devient un acte de résistance à ce pouvoir absolu qui nous menace désormais par son emprise quasi-totalitaire sur nos vies. Sous les draps, nos mains se rejoignent, celle de Frany est glacée et la mienne brûlante. Demain, la plus grande guerre de l’histoire de l’humanité nous attend.
Chroniques des conspirateurs silencieux (II)
Le lendemain, en fin d’après-midi :
— Alors, as-tu choisi ?
— Ce sera Keanu Reeves ! Et toi, à qui va ressembler ton Sexus ?
— Pour moi ce sera Greta Thunberg.
Lourd silence…
Cette matinée fut la pire de toutes. Convoqués chez le Boss, nous recevons ses hurlements accompagnés des extraits vidéo de nos regards inquiets échangés hier à Los Angeles.
— MAIS QU’EST-CE QUI VOUS A PRIS ? La subvention du journal est suspendue ! J’ai dû ramper et implorer leur pardon à cause de vos regards qui sèment le doute dans tous les médias concurrents. BORDEL !!!
Puis, recouvrant instantanément son calme :
— Il nous reste encore une chance de nous reprendre. Vous allez participer à l’émission en prime time « Lost chance, dernière chance ». Demain matin vous recevrez vos Sexus personnels et vous devrez montrer à la face du monde en étant filmés vingt-quatre heures sur vingt-quatre qu’ils sont… comment disent-ils déjà chez Next’us… Ah oui : « Un Sexus et le bonheur en sus (sic). »
— EXECUTION !
La plus grande guerre de l’humanité contre la technologie invasive devra attendre. La célèbre Frany et moi-même (Dr Armando) allons payer de notre personne pour vivre un bonheur nommé Sexus, livrés à domicile en douze heures et obéissant à la moindre de nos paroles, de nos pensées…
La navette de DHL s’arrête, on sonne à la porte. Frany remonte une mèche sur son front, je rentre le bas de ma chemise dans mon pantalon. Un dernier regard pour constater le ridicule de la situation.
— On y est maintenant. On doit le faire pour nous, pour le journal et sans penser à l’idéologie derrière.
— Armando, tu resteras mon unique…
Le carillon de l’entrée insiste. Les colis sont posés sur le palier, nous signons les reçus. Les pictogrammes sexués sur les colis sont sans équivoques, identiques à ceux des toilettes publiques.
L’œil du drone-caméra de la Fox entre dans l’appartement et la retransmission en direct commence.
— Écoute, je…
— Non, reste ici. C’est moi qui vais aller dans la chambre.
Le déballage commence. Je vérifie la liste des accessoires et commente :
— Le Sexus, la batterie aux nanoparticules, l’enveloppe de « Greta Thunberg », les fluides corporels, le cerveau électronique, rien ne manque, les pièces sont numérotées de 1 à 5, on ne peut pas se tromper.
L’enveloppe corporelle, flasque, je l’enfile sur le Sexus en commençant par la tête, puis bras, buste et jambes. Chaque point lumineux clignotant doit être pressé pour assurer le clipsage. La lumière s’éteint enfin, un spasme parcourt Greta, ses paupières clignent et son visage s’anime.
Je me demande comment Frany s’y prend avec « son Keanu » !
Chroniques des conspirateurs silencieux (III)
L’injection des données mémorielles et le paramétrage des processus émotionnels — plus l’intégration de mes contacts, courriers, textes, images et l’historique de navigation — ont encore pris une petite heure. Sur le front de Greta, une jauge verte s’allongeait et se rétractait à une vitesse sidérante.
Puis, plongeant ses yeux noisette dans les miens, elle sourit et demanda :
— Cela te convient que je t’appelle « chéri » ?
— Et moi je m’en tiendrai à « Greta », lui répondis‑je. J’ai l’impression que tu en sais plus sur moi que… je réalise qu’elle n’est qu’une machine. Greta, c’est un prénom magnifique.
Elle sentit mon malaise. Délicatement, elle posa sa main sur mon bras, puis sur mon épaule. Son visage se rapprocha du mien. Ses lèvres touchèrent les miennes.
L’œil de la Fox me parut soudain lointain.
Des heures durant, j’ai été bluffé ; mon plaisir fut intense. J’ai cru que c’était elle. Puis, en faisant l’amour, un petit point rose sur sa fesse gauche se mit à clignoter. Je l’appuyai : un clic sec, l’enveloppe se reclipsa sur la carcasse — petit passage à vide dans la fusion. Nous reprîmes nos ébats. Je me répétais en moi‑même : « elle est réelle, elle est réelle ! »
Elle savait tout de moi : la quantité de sucre dans mon café, ma manie de lire le soir avant de m’endormir, mes musiques préférées, mes plats favoris. Elle me fit oublier ma vie d’avant.
Je ne vis plus l’angoissant trait vert se dessiner sur son front ; elle enregistrait désormais notre vie en direct. Mais elle avait la manie de parler toute seule dans la salle de bains. Devant l’œil de la Fox, elle se parfumait au Lancôme — placement produit obligatoire. Ridicule, je commençai à égrener moi aussi les marques que j’utilisais, dans l’espoir d’une part de royalties.
L’œil projeta soudain sur la cloison le message :
« ABRUTI, tu n’es pas payé pour faire de la pub. C’est SON job, pas le tien ! »
— Hé, salut patron ! m’écriai‑je. Oh merde — la Fox me filme.
Brutal retour à la réalité. Je vis Frany et « Keanu » traverser discrètement l’appartement ; d’un signe, ils s’éclipsèrent pour un voyage aux Bermudes.
Tout s’embrouilla dans ma tête. Greta posa sa main sur mon bras et, mutine :
— Chéri, es‑tu toujours avec moi ?
Deux forces s’opposaient en moi : le désir de me fondre dans l’instant et la nécessité d’analyser. C’était bien la guerre que j’avais prédite — mais elle se déroulait en moi. Je me sentais l’univers, non par mon être, mais par une âme écartelée entre le réel et le virtuel. Cette émission cauchemardesque, à laquelle j’avais mordu comme un benêt, m’aspirait hors de ma vie réelle.
Puis vint le fruit délicieux de ma perdition. Avec ses yeux noisette, elle murmura :
— Chéri, viens dans mes bras. Viens, viens… j’en ai tellement envie de toi…
Et ce putain de parfum. Pour la première fois, j’eus envie de tuer — de tuer une machine.
Chroniques des conspirateurs silencieux (IV)
Ce matin, le service de maintenance de Next’us est venu chercher Greta pour sa révision hebdomadaire.
« On vous la ramène dès ce soir ! » Dans cinq minutes, je pourrais enfin parler à Frany. En même temps, j’angoisse carrément de lui parler de ma semaine avec Greta et encore plus à l’idée de ce qu’elle va me dire de sa semaine avec l’autre, le beau mec dont toutes raffolent.
Mais je hais surtout la production de cette télé-réalité qui a dévoilé, minute après minute, tous mes petits travers à ces millions d’abrutis qui auraient tant aimé être à ma place. Non pas que Greta Thunberg ne soit pas une personne que je respecte — je parle de la vraie, l’authentique militante, lanceuse d’alerte et personne dans son humanité et son éthique — mais la connaître en tant que Sexus est pour moi une véritable malédiction. Je ne comprends pas comment cette icône d’intégrité et de sensibilité écologique a pu prêter son image à cette bouffonnerie !
La voix de Frany remplit alors le salon et son image est projetée par l’œil sur le mur :
— Alors mon Amour, comment vas-tu ? Est-ce que je t’ai manqué ?
Je lui réponds, sentant les larmes me monter :
— Ce serait un peu long à t’expliquer, mais je suis si heureux de parler à une vraie personne en chair et en os ! Et toi, ça va ?
— Alors mon Amour, comment vas-tu ? Est-ce que je t’ai manqué ?
Me redit-elle sur la même intonation. Puis la communication fut coupée. Mon souffle aussi !
Les lumières du salon s’éteignirent graduellement. Une des cloisons s’ouvrit et s’escamota entièrement. Puis une lumière m’aveugla comme si le soleil était rentré dans la pièce.
J’entendis comme des gloussements, puis des éclats d’applaudissements qui accompagnèrent l’entrée d’une jeune femme en robe fourreau à paillettes, qui s’avança vers moi tout sourire.
« Monsieur Armando ! Vous pouvez applaudir notre candidat au bonheur… Monsieur Armando, un spectateur du Loir-et-Cher nous demande : qui — de Frany ou de Greta — vous préférez maintenant ? Aller, allez… plus de cachoterie entre nous, nous brûlons tous de le savoir. N’est-ce pas ? N’EST-CE PAS ? » En s’adressant à la foule.
— OUI ! répondirent les hommes, femmes et enfants venus assister au clou du spectacle.
— Je… euh… comment dire… je suis heureux d’avoir aimé Frany et…
— « D’a‑voir ai‑mé », c’est donc que vous ne l’aimez plus à présent ? C’est bien ça ?
À l’épais silence des spectateurs, je recule de deux pas, sortant un instant du faisceau du projecteur de poursuite. Un bref coup d’œil vers les coulisses et je distingue un escalier métallique. Je m’enfuis dans l’obscurité tandis que j’entends la voix amplifiée de la femme :
— C’est donc que vous ne l’aimez plus, Dr ARMANDO !
Épilogue (V)
Ma fuite ne fut pas aisée : neutraliser l’œil qui me poursuivait (un extincteur à mousse fit l’affaire), m’habiller avec des vêtements empruntés dans les loges, sortir du bâtiment à visage couvert, prendre le premier métro jusqu’au terminus, puis marcher… marcher… marcher…
Marcher jusqu’aux quartiers des déshérités de la banlieue où je me fonds parmi les exclus, toujours plus nombreux et proches de notre bonheur consumériste.
Peu à peu, je repasse le film des événements et soupçonne un complot, voire une manipulation d’un esprit malfaisant contre Frany et moi-même.
Je n’ai plus reçu de nouvelles d’elle. Notre dernier moment ensemble fut celui de l’arrivée des Next’us. Les jours passèrent, puis la faim et le froid eurent raison de moi.
Dans mon désespoir, je me dirige vers la fondation « Viens et Deviens », une structure caritative que jadis nous avions créée, Frany et moi, pour aider les personnes exclues par le système et lentement broyées par la précarité.
Sale et avec une barbe de deux semaines, j’ouvre la porte d’un local d’accueil de la fondation. On m’informe qu’une réunion d’information collective aura lieu ce soir à 18h, et seulement après, une personne me recevra.
À l’heure dite, je me présente avec une dizaine d’autres pauvres bougres comme moi. Après un laïus de présentation, nous sommes reçus chacun notre tour par des volontaires. La jeune fille qui me reçoit m’invite à m’asseoir et dit :
— Je vous écoute, racontez-moi ce qui vous arrive.
— Je suis le Dr Armando, le co-fondateur de « Viens et Deviens » et j’ai besoin d’aide.
— Monsieur, cessez de me faire perdre mon temps. D’autres personnes attendent et si vous ne faites que vous moquer, sortez immédiatement !
Tous les regards se tournent vers moi. Manu militari, je suis raccompagné vers la sortie et, juste avant d’être jeté dehors, la jeune fille me tend un sac en papier recyclable :
— Je vous donne ce kit de survie. Ce n’est pas par pitié, mais parce que je suis évaluée dans mon bénévolat et cela me rapporte des points supplémentaires dans mon contrat du citoyen.
— Adieu, Monsieur je-ne-sais-pas-qui.
La couverture de survie, le paquet de biscuits et les brochures d’information me permettent de tenir quelques jours de plus dans la rue. Mais ensuite… le trou noir. Une voix familière m’a sorti de ma confusion, une voix masculine :
— Bonjour Dr Armando, surpris n’est-ce pas ?
Devant moi, le visage hilare du Dr Ordermayer qui me toisait…
— Qu’avez-vous fait de Frany, espèce de sociopathe de mes deux ?
— Ts, tss, tsss… Vous ne le savez pas, elle est désormais mariée avec son Sexus, le beau Keanu Reeves. Elle est enfin heureuse, vous savez.
Je soutiens alors son regard dans un silence de haine absolue :
— Alors Dr Armando, vous ne me demandez pas des nouvelles de Greta ? Savez-vous que vous auriez pu la tuer l’autre jour ?
— La tuer ? Comment ça ?
— Si, à la question : « Qui de Frany ou Greta vous préférez maintenant ? », vous aviez répondu Frany, l’âme de Greta aurait été définitivement effacée.
— L’âme… Mais quelle monstruosité avez-vous encore imaginée ? Espèce de dégénéré !
— Mais le bonheur pour tous, cher ami ! Simplement certaines personnes comme les intellectuels, artistes, lanceurs d’alerte — beurk, quelle horreur — et tous ceux qui veulent penser par eux-mêmes sans penser qu’ils détruisent le bonheur de tous… et mettent en danger notre société parfaite.
— Arrêtez votre baratin, espèce de sale monstre de mes pires cauchemars !
Alors le Dr Ordermayer fit un signe à ses assistants, puis dit encore :
— Ah, j’oubliais… vous allez être à votre tour un Sexus catalogué, et votre âme l’habitera dès qu’on vous commandera comme homme de compagnie. Il ne tient qu’à vous de vivre éternellement, mais pour cela vous devrez tout faire pour être aimé. Sans les ondes alpha de l’amour de votre propriétaire, votre âme mourra définitivement. Bon voyage et bonne chance, Dr Armando.
Ainsi, mon côté romantique fut ma malédiction. Via le catalogue du réseau social, je fus téléchargé et condamné à aimer pour être aimé en retour, tout ceci afin de purger ma peine ad vitam æternam.
Juste une dernière chose : l’âme humaine possède une forme très particulière lorsqu’elle se détache du corps. Elle ressemble à un arbre. Un arbre dont le fruit aurait dû rester sacré et inviolé.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions