Le Temple Inca

Adolescent, j’ai dessiné à la plume et à l’encre de chine sur une feuille A3 224 Gr, un Temple Inca. J’ai passé des heures, le soir, sous ma lampe de bureau à la lumière scintillante, à hachurer en traits parallèles très légèrement tremblant les zones d’ombres.

Le Temple Inca s’est alors élevé, trait après trait jusqu’à la ligne d’horizon, puis encore plus haut, jusqu’au vide… Je n’avais pas conscience de ce que je dessinais, mais le simple fait de me concentrer corps et âme sur ce dessin m’apaisait.

Au bout de quelques jours, le Temple Inca imposait sa présence au centre de l’espace blanc du papier légèrement granuleux. J’avais escaladé l’édifice jusqu’à son état d’achèvement et j’e n’étais pas peu fier du résultat ! Alors, je demandai à ce qu’il soit protégé par une feuille de verre avec 4 petites pinces inox et un fond cartonné.

Une fois accroché sur le mur de ma chambre, juste à côté de la fenêtre, il devint une sorte de fenêtre pour mes rêveries. 

Les années ont passé et j’ai quitté la maison familiale. J’ai reproduit le schéma de mes parents et, à mon tour je me suis trouvé adulte, en couple, papa, divorcé et grand adulte rendant visite à ses vieux parents toujours dans la même maison, toujours ma chambre laissée à l’identique, à l’exception du papier peint qui était remplacé tous les quinze ans.

Et toujours le dessin en noir et blanc du Temple Inca qui était raccroché sur le même clou. Cette constance des êtres et des repères visuels d’un environnement familier m’a permis de traverser mes épreuves. Parfois harassé, je jetais mon sac de voyage sur le lit de ma chambre d’adolescent et je regardais autour de moi. Rien ou presque ne change ici.

Pourtant on aurait pu changer le lit, la commode, les rideaux, les sols et la lustrerie que je ne m’en serais jamais offusqué. Mais on ne touchait pas au dessin à la plume du « Temple Inca de Pascal ». Cela n’a jamais été dit mais résonnait dans cette chambre, telle une convention tacite.

 

- § -

 

Un jour ma maman m’a parlé au téléphone de la visite de la petite fille d’un maison voisine. Elle devait avoir douze ans. Il y avait mes peintures dans la maison familiale et cette petite voisine de douze ans fût connectée à mes peintures devant lesquelles est était comme en état de contemplation.

Ma maman lui a fait visiter ma chambre où il y avait une toile abstraite en grand format au-dessus de la table de chevet. Mais c’est face au dessin du Temple Inca qu’elle resta le plus longtemps, silencieuse et réceptive. Réceptive de quoi, nul ne le saura jamais.

La jeune fille était déjà atteinte d’une leucémie et, entre les phases de réactivations, de traitements et de rémissions, sa vie n’était qu’un long combat pour la vie, qu’elle devait sans doute savoir perdu d’avance.

C’est sur cette note tragique que l’appel entre maman et moi pris fin. Que valait mon existence, même chaotique au regard de cette lutte contre le cancer qui se répandait dans le sang de cette toute jeune adolescente. Connaîtrait-elle l’amour ?

En moi tournait un vent mauvais contre l’injustice de l’existence. On disait de cette jeune fille qu’elle était parée de tant de qualités humaines et moi je traînais ma vie en me demandant si tout ce que j’avais fait avais eu du sens.

J’errai avec cette humeur maussade, puis une illumination se fit en moi : offrir le dessin du Temple Inca à la petite fille des voisins. Il fallait que je rappelle ma maman sans attendre. C’était d’une importance capitale !

Elle fût surprise de ma proposition et me dit qu’elle n’imaginait pas que j’accepterai de m’en séparer. Si ça peut aider cette jeune fille avec son cancer à trouver le même apaisement que j’ai trouvé en le dessinant cela suffirait à mon bonheur, lui répondis-je.

Quelques jours plus tard, maman avait remis de ma part ce dessin à la plume du Temple Inca à la jeune voisine qui ne pouvait déjà plus quitter son lit. Elle en fût très émue et versa même une larme.

J’ai appris plus tard qu’elle supportait la souffrance en regardant le Temple Inca - avec ses pierres parfaitement ajustées assemblées sans mortier – qui s’élevait au-dessus de l’horizon. Je crois même qu’un jour elle en gravit les marches pour aller vers la lumière et ne plus revenir du tout.

Elle, que je n’ai jamais rencontrée mais qui, dans mes rêves, m’a murmuré un chaleureux « merci ».

©2025 Pascal CHATELAIN - heptagone éditions