Joye ou la princesse en haillons
La brume verte estompait les ruines de la cité oubliée dont parlent les légendes.
En vrai, il se disait qu’il y avait autrefois une cité entièrement faite d’or et de cristaux, où vivait un peuple heureux avec sa famille royale dans un château étincelant dont les flèches s’élevaient au‑dessus des nuages. Un monde parfait…
Joye bailla puis sauta prestement du mur aux pierres déchaussées, en éructant :
— Plutôt un monde où l’on devrait crever d’ennui !
— Joye ! Ne parle pas comme ça, les contes de fées, ça sert à amadouer les humains…
— Mouais, les humains… des garde‑mangers même pas passionnants à chasser tant ils sont prévisibles…
La brume passa du vert au jaune pâle. Les arbres morts levaient leurs bras secs en silence, et le ciel paraissait gris, comme à regret. À la place du château étincelant, des millions d’âmes étaient retenues par d’incessants murmures… Pendant ce temps, une jeune entité se roulait en boule sur le chemin caillouteux, attendant qu’on la pousse d’un coup de pied, savourant la douleur sublime que ça lui procurerait.
— Joye, tu es désespérante… Si un fruit n’a pas au moins un ver qui le ronge, alors tu le jettes !
La jeune rebelle ne se doutait pas qu’un regard ombrageux la suivait derrière les chicots de pierre. Elle avait quelque chose d’unique en elle et l’Impérium du Ténèbrium avait une proposition pour elle.
— Maman, je vais ramasser des larves et des asticots pour le déjeuner, et si j’ai de la chance, je vous ramènerai aussi quelques fruits pourris, dit Joye en s’éloignant.
L’ombre qui l’épiait sortit de sa cachette et la suivit discrètement. Un corbeau squelettique croassa au loin, tandis que des chauves‑souris aux ailes couvertes de toiles d’araignées s’envolaient, troublant par endroits la brume fétide.
- § -
L’espion de l’Impérium Ténèbrium rattrapa Joye et la visa de son arbalète pour lui planter un carreau dans l’espace du cœur, là où se trouvait une minuscule fée dans sa cage rouillée. La pauvre créature n’en pouvait plus de mourir pour renaître…
— Non mais qu’est‑ce qu’il me veut, le gros balaise en cape noire ?
— Tu viens demain au palais, Sa Majesté t’attend aux premières lueurs de l’aurore.
Puis il déploya ses ailes ténébreuses et, par des battements amples et saccadés, s’éleva pour disparaître derrière les lueurs d’un horizon incertain.
Joye savait bien ce qui la rendait spéciale : elle pouvait traverser la membrane entre les mondes et se balader incognito dans le monde des humains. Son look émo‑grunge lui permettait de se fondre dans les bas‑fonds des cités. Elle y croisait toute une faune de ratés magnifiques.
— Bellenuit, Joye, entre donc. On voudrait que tu t’occupes des jeunes entités. Accueille‑les, forme‑les à choper des âmes et monte contre elles un dossier pour avoir le feu vert du Grand Démiurge. Ensuite, éduque‑les pour nous servir. Mais surtout — et c’est super important — fais en sorte qu’elles n’aient jamais de conscience autonome.
— Pas comme moi, c’est ça ?
— Toi… t’es spéciale, un accident des ténèbres, mais un accident providentiel. Si j’avais ton don, je pourrais bouffer direct et plus dépendre de ce peuple de parasites et d’entités en devenir.
— Ouaip ouaip ! Avec mon don, Votre Majesté ferait un de ces carnages : plus aucun humain ne traînerait sur Terre avant qu’on ait eu le temps de cligner des yeux. Les ténèbres ont été futées sur ce coup…
— Dégage, sale petite vermine puante ! De quel droit tu me parles comme ça ? T’oublies l’étiquette et la déférence, gamine ?
— Je me plie, me replie et me déplie autant que vous voulez, mon bon souverain ; mais dites‑moi juste : quand je commence votre sale boulot ?
- § -
Face à sa première promo, Joye n’en menait pas large… Parasites énergétiques, jeunes entités qui faisaient les folles, âmes damnées de tous les enfers, formes‑pensées spécialisées dans les blessures de l’âme — un vrai bordel, se disait Joye.
— Bon, mes p’tits chatons, j’suis Joye. Votre prof pour vous former : pas pour bouffer sur place, mais pour ramener des âmes — et surtout, pour nourrir tous les habitants des ténèbres. On va commencer par les bases :
— Comment attirer le gibier,
— Comment l’enchaîner en lui murmurant à l’oreille,
— Comment lui bouffer sa résistance,
— Et le plus important : comment le convaincre de nous laisser piquer son énergie vitale tranquillou.
— Des questions ?
Dans le groupe, y’avait les débiles qui suivaient juste les mentalistes — eux, pensaient comme un hamster dans sa roue, jamais arrêtés. Y’avait aussi les brisés : amoureux rejetés, suicidés, pervers narcissiques et autres saletés qui kiffaient verser le sang des innocents. Et les surdoués, faut pas croire : mentaliste‑hamster, entité trahie et obsédée par la vengeance, petit prédateur déjà ambitieux…
Tout en haut de la chaîne, y’avait le roi, sa famille de dingos et sa garde rapprochée — dont le gros balaise en cape noire.
Une main se leva…
— Comme quoi, les vieux réflexes, c’est plus coriace qu’on croit…
— Ouaip, vas‑y, cause !
— Si j’ai bien pigé, on chasse pas pour bouffer direct ?
— Mais c’est qu’on est futés, y’a plus qu’d’la brume dans c’te caboche ! Ouais mes chatons, on va apprendre à chasser en meute pour ramener la bouffe à la maison. Ceux qui veulent pas suivre, ben… serviront de p’tit‑déj. Pour les autres…
Un silence de mort traversa le groupe.
Joye claqua des doigts — un bruit sec, comme une porte qui claque dans un cauchemar. Les formes‑pensées se resserrèrent, les parasites frémirent, et les deux ou trois curieux s’approchèrent.
— Bon, on va faire simple, dit Joye. Exercice numéro un : la rencontre.
- § -
Ce matin-là, dans le monde des humains, Lucien et Agathe jouaient avec leur bébé labrador, Perline. Ils riaient, insouciants, pendant que leurs parents se déchiraient dans la chambre.
Invisibles mais bien présents, deux élèves de Joye mettaient les leçons en pratique :
— Dis-lui qu’il est un raté, que ton prof de tennis est mieux foutu que lui ! Allez, encore un effort…
— Réponds-lui qu’elle est une sale profiteuse, qu’elle a tout le confort mais zéro reconnaissance pour celui qui ramène le fric !
— Allez, lâche-toi : gros naze, qu’il aille se faire voir…
Dans le jardin, Lucien et Agathe couraient après des papillons. Perline en profita pour filer hors du portillon — laissé entrouvert — et traversa la route en pirouettant…
Bruit sourd. La voiture ne s’arrêta même pas.
— Bien joué d’avoir balancé des papillons sur les mômes pendant que j’ouvrais le portail ! Niveau traumatisme, c’est un chef-d’œuvre de simplicité.
Au-dessus des cris et des larmes, un nuage de culpabilité s’installa sur les deux enfants.
— Non, j’ai pas laissé le portail ouvert !
— Si, c’est toi, j’ai rien fait moi !
L’instructeur déclara :
— Voilà, situation classique. Ensuite ?
— Divorce. Une vraie boucherie pour le père.
— Mère célibataire : incube en embuscade.
— Enfants : dépendance aux écrans ou à la drogue. Ou les deux.
— Résultat : une belle quantité d’énergie vitale à collecter jusqu’à ce que mort s’ensuive. Des questions ?
— Oui… Pourquoi avec certaines familles c’est si facile ? Et avec d’autres, quasi impossible ?
— Excellente question.
— Les premières ignorent tout : notre monde, nos besoins, notre présence.
— Les secondes, elles, ont des gardiens — « anges gardiens » comme ils disent — et une conscience active de notre existence.
— Alors dans ces cas-là… on s’acharne pas. On va là où c’est le plus facile.
- § -
Quelques cycles plus tard…
— Non mais quelle bande de lourdauds ! J’en ai ras la brume de faire la garde‑chiourme de ces gueux des ombres !
— Moi, j’vais prendre mes clics et mes clacs, filer de l’autre côté et monter mon groupe de hard‑rock.
— Et si je croise un p’tit humain pas trop chouineur, avec un peu de peps, p’t’être bien que j’en ferai mon humain de compagnie.
— Tu parles toute seule, Joye ?
— M’man ? J’t’avais pas entendue venir. Ouais, j’maugrée à cause de cette mission à la con.
— Tu veux qu’on en parle ?
— M’man, t’as toujours pas lâché ton délire de psychanalyste ? C’est tellement has‑been !
— Oui ma chérie. Mon passé de psychanalyste, et aussi d’hypnothérapeute. Maintenant, je veux que tu oublies cette histoire de ténèbres et que tu te réveilles doucement.
— Qu… qu’est‑ce qui m’arrive ? Qu’est‑ce qui s’est passé ? J’me sens… différente !
— Tu viens de faire ce qu’on appelle un rêve régressif. Tu étais une démone dans une ancienne vie. Ce voyage t’a permis de mieux comprendre qui tu es aujourd’hui.
Qui je suis ?
Une fille qui se laisse encore manipuler par sa chère maman, une fille qui continue de traverser la membrane entre les mondes.
Une mère toute‑puissante ici,
Un père dominateur là‑bas, dans les ténèbres,
Et moi, au milieu, à jouer sur les deux tableaux : une p’tite thérapie ici, une mission foireuse là‑bas, et tout le monde me fiche la paix.
— Matthieu ! T’es où encore ?
Ah, cet humain de compagnie… Il va me rendre dingue à toujours vouloir marcher devant, sans capter que moi, j’marche plus dans son ombre !
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