La Station des Nomades
Un pilier de brique toisant un autre pilier de brique. Voici l’entrée de la cité. C’est aussi le lieu où je dois laisser mon fidèle destrier. Je pénètre à pied dans la plus grande ville de l’univers connu. Par une grande avenue bordée d’édifices. Au niveau de la rue, des échoppes où l’on trouve de tout et, à l’étage, des pièces cachées par d’épaisses cloisons et des tentures, pour y négocier des affaires. Et sans doute aussi diriger la cité.
Sur les terrasses : des hommes en armes. Dans la rue : des phalanges patrouillent. Passer ainsi du silence du désert à la cité et sa démesure m’amuserait en temps normal. Mais aujourd’hui l’humeur n’est plus à jouir de cet effet de contraste. Ma mission sera peut-être la dernière et, avant tout, je dois trouver mon contact. Un enfant de la rue nommé Balestrian.
Il y a moins d’un cycle de lune, j’étais encore dans les fiefs de la bordure extérieure. Une grande colère agitait ces populations, je partageais alors la table de leur Roi. Il était question de groupes de nomades entièrement massacrés par des troupes irrégulières. Certains témoins les ont assimilés à l’armée régulière, d’autres à des étrangers à la solde d’une province en sédition.
Les nomades sont d’ordinaire des gens pacifiques qui traversent les différents pays en empruntant toujours les mêmes chemins, sans jamais se mêler à d’autres intérêts que les leurs. Leur commerce les destine depuis la nuit des temps à colporter le bien-être à tous les peuples des stations de la bordure comme à ceux des cités. D’ordinaire, ces gens sont considérés comme sacrés.
Or ce soir-là, le Roi m’envoya à la cité pour rencontrer une femme de noble lignée et lui remettre un message de la plus haute importance. L’enfant de la rue nommé Balestrian étant chargé de me remettre les sauf-conduits nécessaires pour me rendre vers la Dame. Les mendiants constituent une corporation très puissante qui, de tout temps, a été alliée de la guilde des peuples nomades.
Parmi les mendiants se trouvent les oracles et les devins qui sont possédés par d’étranges visions qu’eux seuls peuvent comprendre et interpréter. En un lieu précis, ces prophètes en guenilles prédisent les dangers qui menacent la cité. Et c’est par leur entremise et le crédit qu’on leur accorde, que les ambitions et les royautés sont défaits. Le sang coule alors jusqu’aux portes des cités et au-delà.
En face des entrepôts InVictus, je dois rencontrer l’enfant à la tombée du jour. Mais la nuit est venue et un autre matin et toujours pas de Balestrian. Ces dernières heures, j’ai remarqué le passage fréquent de deux hommes du peuple portant des habits caractéristiques. Je les crains, car ils se disent être à notre service mais n’apportent que de mauvaises choses. Au moment où je me décidais à quitter mon discret poste d’observation, je les perdis de vue.
Pour ce genre de mission diplomatique, je prévois toujours un plan B, en l’occurrence il consiste à remettre mon message à un commerçant en qui le Roi semble avoir confiance et qui, surtout, aurait ses entrées au palais impérial. Il me fallait traverser la cité, et certains de ses quartiers étaient de véritables coupe-gorges. La cagoule sur le regard, je filais d’un bloc à l’autre, d’une avenue à l’autre. Tel le reflet incertain d’une illusion passagère.
Arrivé dans la rue où se situait l’échoppe de mon second contact, j’entendis une voix d’enfant crier mon nom avant qu’elle ne disparaisse dans un tumulte indescriptible. Je pousse la porte en toute hâte et me retrouve face au commerçant qui m’attend. Sur son visage aucune expression particulière ne peut se lire.
Depuis combien de temps m’attendait-il ? Il ne peut plus me le dire à présent, ses pieds pataugeant dans une flaque de sang s’écoulant de sa gorge.
Le piège se referme sur moi. Dissimulée sous mes vêtements, une arme. En cas de trahison, ce recours ultime doit me permettre de trouver une solution définitive face à une situation désespérée.
Un détail, cependant, m’a troublé. Les mains du commerçant me reviennent à l’esprit. La mort semble les avoir fermées comme deux coffres-forts. À grand peine j’ouvre un doigt puis l’autre. Dans la première main un papier plié et replié, contenant un plan des sous-sols de la ville, dans l’autre main une petite clé.
Il me fallut peu de temps pour trouver la trappe dissimulée sous un amoncellement de marchandises, je prends alors une torche et m’enfonce dans ce qui me semble être le chaos sur lequel l’humanité et ses rêves ont toujours marché. Sans le savoir, ni le deviner vraiment.
— Son cœur faiblit. Remettez-lui 4 cc.
L’air rare et poisseux racle à chaque respiration mes cavernes bronchitiques. Je m’enfonce dans un labyrinthe de galeries, de couloirs et d’éboulis poussé par l’ombre de ma mort que j’ai vue comme certaine à la surface. Ici, l’eau s’infiltre, ruisselle et goutte tandis que ma bouche s’assèche.
Je me sens comme poursuivi et épié et me dis aussi qu’il faudra bien que j’aboutisse quelque part avant que la lumière de ma torche ne s’éteigne complètement. C’est ainsi que j’ai commencé à trébucher et à sentir monter en moi une panique sourde.
La torche a fini par jeter ses dernières lueurs, puis le noir. Un noir où l’espoir se noie, seulement peuplé de grouillements, de clapotis lointains et de la réverbération du bruissement de mes pas et de mon souffle. En tendant l’oreille je perçois alors ce qui me semble être de lointains échos de voix. Sur les parois, se reflète la pâle lueur d’un feu, puis d’un autre…
J’arrive aux confins d’un groupe de maisons en ruines. Au sol, une antique plaque signalétique où je distingue les lettres salies de Saint-Maur des Fossés.
En s’avançant vers moi, une vieille femme repoussante m’apostrophe en me prenant pour son fils :
— Tu aurais pu m’apporter des fleurs ! La nausée me gagne.
— Il est tombé en catalepsie. Inhibons ses synapses avec une injection de méthadone.
Un groupe de vieillards s’approche et posent leurs mains osseuses sur moi en m’appelant : « Papa... Chéri… … Gros… Betelgan… Chat noir… » Leurs dents roulent dans leur bouche, leurs yeux sont prismes, leurs voix des cours d’eau. Je te tiens la main et nous dansons dans les derniers rayons de soleil, sur la rive verdoyante. Tu sens les fleurs et le vent, je sais une chose : cette nuit nos sources de plaisirs se couleront en un seul et même lit, vers des océans de plénitude.
— Son état se stabilise à présent. Mais je ne crois pas qu’il supportera le grand voyage.
— C’est pourtant ce qu’il nous a demandé : retrouver les siens.
Les puissances, insidieusement, ont détruit notre jardin. Les oiseaux ont déserté notre ciel et notre rêve chavire doucement comme un papillon aux ailes dentelées de désespoir. Car rien n'est vraiment donné, les moments de bonheur ne sont que des emprunts à remboursement différé. Seuls, nous restaient encore les rires de nos enfants. Un matin, j’ai peint mon visage et suis parti. Loin et longtemps. Ces mots que je t’ai envoyés :
« Bien que pleurant un monde,
je reste vivant en ma douleur.
Il fut un âge - celui du pain -
où tout le pays respirait
quelque chose d’humain.
Semer avec son cœur
ne faisait pas peur,
car cela servait à instruire.
Nos paroles étaient sources.
L’éclosion des oiseaux
désormais a eu lieu,
en d’effroyables solitudes,
barbelées de peurs,
où la pureté agonise
jusqu’à l’écorchement de l’âme.
Mon sang crie, lui seul,
tout un océan de fleurs
aux lisières de l’horreur.
Mais en moi demeure l’espoir… »
— Docteur Ordermayer, la Reine vous commande !
— Très bien, j’arrive ! D’ici mon retour, n’entreprenez rien, stabilisez-le seulement.
Deux hommes du peuple attendent le médecin royal et l’escortent jusqu’au palais. L’homme de science sait bien qu’une convocation aussi hâtive cache un problème d’état de la plus haute importance. C’est d’autant plus vrai depuis la mort du roi. Une mort étrange qui a été déclarée comme naturelle, au prix du sacrifice des témoins gênants.
— Est-ce que vous avez réussi à faire parler Armando ?
— Hélas non ! Il reste obsédé par la perte de ses proches, et il ne nous a livré aucune information autre que celle dont nous disposons déjà. J’ajouterai que sa santé est précaire et que je ne peux garantir sa survie si nous continuons l’expérience.
— Vous devez le faire, le sort du royaume en dépend ! Vous pouvez disposer à présent.
Sur le trajet de retour, le Dr Ordermayer ne peut s’empêcher de comparer la reine avec une veuve noire, la plus mortelle des araignées. Tous ceux qui l’ont approché de trop près sont morts et lui-même ne doit son salut qu’à sa science des drogues dont elle est devenue totalement dépendante. Il se dit pour lui-même :
— Un jour je vais être amené à écraser cette vipère. Ce sera l’heure de mon règne.
L’un des hommes du peuple lui dit :
— Que dis-tu espèce de sorcier malfaisant ?
— Je pensais en moi-même que cette cité est remplie de traîtres et de monstres et qu’il faudrait songer à faire le ménage.
— Ne t’inquiète pas, on commencera même par toi.
Enfin arrivé et libéré de cette sinistre compagnie, il reprit avec son équipe l’interrogatoire sous hypnose et drogues hallucinogènes d’Armando, son ancien disciple.
— Maintenant mon cher ami, vous allez me livrer vos secrets avant de mourir. Sinon la veuve noire saura comment nourrir sa horde de guépards.
D’autres hommes aux visages peints ont forcé les portes de notre maison, tandis que j’étais encore au loin à guerroyer. Je ramenai le pouvoir de faire reculer les cadrans par une formule contenue dans un grimoire sacré. Sur mon chemin, une femme m’a séduit et s’est enfuie avec l’objet alors que je m’étais assoupi à ses côtés. Je me rappelle juste de son nom. Un nom étrange, un… nom…
— Docteur, nous avons perdu Armando. Son cœur ne répond plus. Docteur, où allez-vous ?
Déchiffrer la formule du grimoire m’a pris beaucoup de temps. Le temps, en fait, d’en accepter sa terrible simplicité :
— Mourir pour descendre les marches du temps, vivre pour voir partir ceux que l’on aime.
À présent je vole dans les couloirs obscurs et accidentés du passé. Traversant les brumes je te vois me tenant par la main. Notre instant de bonheur dont la dette est acquittée ne peut plus nous être enlevé. Dans un instant j’aurai oublié cette évidence et je te serre très fort dans mes bras. Ton sourire me dit la confiance en nos pas ensemble, en nos enfants à venir.
Puis tout se dissipe peu à peu, le présent efface les couloirs sombres de la cité perdue, l’amour rempli tous nos horizons d’une lumière calme et ardente.
Dans le jardin retrouvé, nous rions d’être de nouveau ensemble… après un millième de seconde de séparation. Je te tiens alors par la main et nous dansons dans les derniers rayons de soleil, sur la rive verdoyante. Tu sens les fleurs et le vent, je sais une chose : cette nuit je la vivrai bien une seconde fois avec toi, et une infinité d’autres encore...
Dans une époque lointaine un individu - que l’on disait étrange - aurait fait un très long voyage pour retrouver les siens. Il est mort, saturé de drogues et de visions. Dans un dernier souffle ses lèvres semblaient prononcer un nom, que personne n’a compris. Ce nom, qui est le tien mon Amour…
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions