Le petit peuple différent
sous-titre : Quand les enfants que le monde oublie ouvrent les yeux, les esprits se réveillent avec eux.
Au bord de l’amnios
Dans l’eau du bain, j’ai toujours entendu les voisins se disputer.
La religion d’ordre et d’obéissance au monde du Père tentait de dévorer l’amour et la célébration de la Mère.
Mon visage émergeait alors de la chaleur de l’amnios, avec toutes mes pensées précocement meurtries.
Entre le culte de la propreté et mon tohu-bohu intérieur, j’ai malgré tout essayé de grandir.
Pour mes onze ans, on m’a offert de vieilles feuilles jaunies et des crayons pour m’exercer au dessin.
Sur la première d'entre elles, un titre en grosses lettres d’imprimerie a retenu mon attention « Traité de sorcellerie à l’usage des enfants malheureux ».
J’ai feuilleté les pages suivantes, puis j’ai rangé mon cadeau dans un recoin de la cave qui me servait de chambre.
Le ciel mauve, qu’un soleil voilé venait plisser d’ondes pourpres, guidait - en ces temps obscurs - un monde qui n’en finissait pas d’agoniser.
Avec Gipsy, mon araignée faucheux préférée, notre rituel du soir consistait à aller sur le toit de l’immeuble.
À la lumière d’une bougie, je lui lisais les feuilles du précieux traité comme un maître instruit son élève.
Parfois, Gipsy s’endormait sur une page, ou bien elle faisait la folle autour de la flamme qui dansait.
Je lui ai appris ce qu’est la métaphysique du vide, quand l’esprit sort du corps et part faire un voyage de l’autre côté des choses connues.
Puis ce fut la leçon sur le monde des esprits et des éléments dont notre être intérieur se nourrit.
À l’école, j’apprenais bien des choses - non pas qu’elles fussent inutiles - mais elles constituaient seulement les clés pour avancer avec les autres sur une route commune bien tracée.
Mais mon chemin à moi était déjà semé d’épreuves et de souffrances ; et la sorcellerie me semblait être la seule réponse à mes prières.
C’est en jouant avec mon livre-cadeau et en le partageant avec Gipsy que je suis devenu, sans m’en rendre compte, différent de tous les autres.
Dans l’immeuble d’en face habitait une fillette aux cheveux roux.
Elle s’appelait Pandora ; et je l’aimais bien - sans doute à cause de son regard fixe et de son silence qui laissait croire à de l’indifférence auprès de ceux qui ne faisaient pas l’effort d’essayer de la comprendre.
Son père s’était suicidé quand elle était encore bébé.
Depuis, sa mère travaille dans la rue.
Elle fixait silencieusement la bougie durant des heures.
Un jour que je leur lisais une des pages du traité, j’avais à peine commencé ma phrase que Pandora, sans me regarder, la compléta à ma place, comme si elle la lisait dans les flammes.
Nous venions de découvrir comment séparer l’esprit du corps.
Il restait à faire une découverte encore plus hallucinante - qui allait se révéler à nous d'une manière la plus inattendue.
À la maison nous avions plein de dictionnaires.
Certains étaient illustrés - mes préférés - d’autres remplis de listes de mots. Mais il y en avait un dont la couverture cartonnée semblait vouloir s’envoler seule de son côté.
Et les dimensions des feuilles du traité de sorcellerie correspondaient parfaitement. C’est ainsi que notre grimoire naquît : par le souffle d’une fée dispersant les étamines d’un pissenlit !
Broussailles de sortilèges
J’ai un père que je n’ai jamais pu appeler "papa" - mais maman l’aime, c’est déjà une consolation.
Certains jours, où je dois être particulièrement méchant, il me frappe jusqu’au sang.
Sous ses coups, je me réjouis presque à l’idée d’être bientôt jeté du haut des escaliers de la cave - puisque c’est ma chambre – et, ainsi, de retrouver ma vraie famille composée de Gipsy, la fée du grimoire et mon nouvel ami Oscar, le chat du voisin, qui n’y fait que dormir et faire sa toilette.
J’ai bien essayé de lui lire des passages du traité de sorcellerie, mais son regard me dit qu’il en sait beaucoup plus que je n’en saurai jamais.
Oscar est tout noir, avec des yeux jaune-pamplemousse.
Un soir, nous lisions un passage sur "les sorts, les sortilèges et les contre-sorts", pour guérir Pandora de son étrangeté – celle qui faisait qu’à l’école elle était tout le temps rejetée et battue - il fallait prononcer une incantation spéciale.
Mais une note, en bas de page, indiquait que l’auteur de l’incantation devait être consacré par un sorcier reconnu de sa communauté.
Pandora et moi nous nous regardâmes.
Gipsy faisait la pitre sur ma chaussure et Oscar le sage, dont on ne distinguait que les yeux, savait ce qu’il fallait faire :partir à la recherche d’un vrai sorcier !
Nous avions une piste - j’avais déjà croisé la fée comme celle de la couverture de notre grimoire.
Elle habitait des endroits qui nous semblaient vraiment magiques, où les falaises et les forêts n'étaient faites que de livres.
Forcément, l’adresse de ce magicien y serait inscrite quelque part !
Alors Pandora pourra donc se faire de vrais amis… au lieu d’enchaîner les déceptions et de passer ses nuits à sangloter amèrement sous des draps glacés.
C'était décidé : l’ancienne bibliothèque interdite fera donc très bien l’affaire.
Avec Pandora et nos deux amis, réunis par notre passion secrète pour la sorcellerie - nous formions à présent un petit peuple différent.
Les chagrins du quotidien qui accablaient chacun de nous (quoique, concernant Gipsy, je crois que rien ne pourrait entamer sa bonne humeur du soir !) ne nous semblaient être rien de plus qu’une liste d’exercices pour apprentis sorciers.
Car, sourire aux épreuves comme à sa propre mort, n’est-ce pas déjà recevoir une force ?
Chants serpentins, flammes d’esprits
Je commençais aussi à détester ces dimanches où il nous fallait aller à la messe.
Je pensais à Pandora qui était seule à errer dans les friches, tandis que sa maman travaillait.
Et puis, des pères j'en avais plus qu’il ne m’en fallait, ici-bas et là-haut.
Mais elle, aucun pour la protéger !
J’ignorais alors qu’elle se rendait sur les berges du canal, où, l’été venu, grouillaient des serpents.
Elle y chantait chaque dimanche, les yeux fermés.
Les serpents sortaient alors de l’eau, des fourrés et des tas de pierres, et formaient autour d’elle les rayons d’un soleil noir et luisant.
Et lorsqu’elle cessait de chanter et rouvrait ses yeux, ils disparaissaient d’un battement de cils.
Nous avons décidé de continuer notre rituel près des esprits de l’eau que Pandora enchantait de sa voix…
Oscar perché sur une branche
Gipsy sur une feuille qui se balançait dans la brise du soir.
Nous ressentions une présence inconnue qui nous observait…
Découvrirons-nous un jour son identité ?
Ce fut sous les coups de mon paternel qui, dès ce jour, m’enferma chaque soir dans la cave, ayant pris soin de clouer des planches devant le fenestron qui me servait d’échappatoire.
Le premier soir de ma captivité, j’ai remercié les esprits, les forces et les déités de l’épreuve qu’ils m’infligeaient pour mon initiation.
Je me savais enfin prêt pour le grand voyage : abandonner mon corps et voyager en esprit pour retrouver mes amis.
J’allumai une bougie, puis m’agenouillai.
Je fixai sa flamme jusqu’à rentrer dans sa danse.
Soudain, je me suis vu survoler le toit de l’immeuble où étaient réunis Pandora, Oscar et Gipsy - puis je devins la flamme de la bougie qu’ils fixaient.
Alors je leur dis « bonsoir les amis, m’entendez-vous ? » Et, d’un signe parfaitement reconnaissable, chacun me répondit : oui.
Était-ce le grand sorcier que nous cherchions qui a fait que mon père, en me punissant, m’aida à ce point ?
Un jour, me dis-je, la réponse me sera donnée !
La nuit suivante, une voix m’appela dans mon rêve :
- Guylian, Guylian !
À mon réveil, je n’en étais pas vraiment certain, mais il me semblait avoir murmuré en retour :
- Oui Père !
Quelque chose en moi au niveau du cœur se dépliait, je sentais les larmes monter. Mon cerveau était comme tétanisé par cette voix qui m’appelait.
Et si… ce n’était pas seulement un rêve ?
De l’autre côté de la Voix
Toute la journée qui suivit, j’étais impatient de recommencer l’expérience de la dissociation entre corps et esprit.
Je me concentrai, fixant la flamme de la bougie et tentais de faire le vide… mais en vain.
Dès que le silence s’installait en moi, des images surgissaient :
un petit chien terrifié aboyant,
une ombre grandissait sur une coulée de pierres,
ou bien encore des formes colorées comme un plancton dans le néant cosmique.
Épuisé, parfois même en larmes, j’avais l’impression d’être une pierre oubliée au fond de l’océan.
Lorsque je retrouvai Pandora sur le chemin de l’école, nous restâmes silencieux.
Je grommelais mon échec de la veille.
Avant de nous séparer, elle se retourna, posa sa main sur mon cœur et m’offrit un bref sourire.
Sur le chemin du retour un orage d’une violence rare éclata.
Nous devions zigzaguer entre les torrents d’eau boueuse qui dévalaient la route et les éclairs qui serpentaient au-dessus de nos têtes.
Alors me revint un symbole aperçu dans le grimoire :
un serpent qui se mordait la queue, renaissant de sa propre bouche.
De nos visites à la bibliothèque interdite,
j’avais rapporté un ouvrage traitant de la Wicca.
On y décrivait l’apprentissage solitaire comme un chemin fait
d’études,
de réflexions,
de prières…
Autant de passages obligés avant l’expérimentation.
Et nous, dans notre ferveur, n’avions pas
commencé par la fin ?
Comme si nous descendions un escalier à reculons ?
Mes pensées ne menaient qu’à plus de questions.
Alors je décidais de recopier tous les symboles du grimoire :
étoiles, soleils, gouttes, arcs, carrés barrés d’une croix.
Une fois les pages remplies, je restais à méditer
sur un quartier de lune inscrit dans un carré.
Ma vision se troubla.
La Voix qui m’avait appelé dans mon rêve se fit entendre plus clairement :
"Ce que tu cherches, Guylian,
t’échappera aussi longtemps
que tu l’empêcheras de te trouver".
La transe suivit juste après.
Je me sentais en unité avec toutes choses ;
je voyais la lumière des âmes
et j’entendais même leurs chants.
L’âme de ma mère me révéla alors
que l’homme avec lequel elle vit n’est pas mon père.
Mon vrai Père, disait-elle,
était un Sorcier qui a dû s’exiler
pour me protéger.
La Voix…c’était lui !
Guidé par une route bordée de bougies,
je me suis retrouvé auprès de Pandora, d’Oscar et de Gipsy.
Ils rayonnaient sous un ciel constellé,
Encerclés d’un doux halo de lumière.
Je me sentais présent en chacun d’eux
ils m’accueillaient avec amour.
Désormais,
je me savais tout à fait prêt
pour la mission qui m’était destinée.
Enfants de lumière, enfants de ruines
Pendant ce temps, bien des choses arrivèrent à Pandora.
Elle sut dans son cœur - avant même que sa maman ne le lui dise – la vérité concernant ses origines et la disparition de son papa.
Ce que les langues fourchues lui en avaient dit n’était que perversion et jalousie.
Jamais son Père ne se serait suicidé.
Il s’était opposé aux prêtres de la religion d’ordre et d’obéissance
qui voulaient la supprimer lorsqu’elle était bébé,
à cause de certains signes qu’ils jugeaient démoniaques.
Et il le paya de sa vie.
Ensuite sa maman lui révéla la vraie nature de ses activités :
elle était appelée l’Oracle,
celle qui lit dans les silences,
dans nos espaces blancs
et nos parties de toile non peinte.
Pandora conserva son regard fixe
et sa jolie voix qui enchante les esprits de l’eau,
mais elle avait cessé d’avoir peur parmi les autres.
Bien plus : elle souriait maintenant des malentendus que sa différence suscitait.
Certains appellent cela de la sorcellerie.
D’autres disent simplement
que chacun a le droit de vivre ce qu’il est,
avec son don.
Qu’importe le regard des autres…
si l’on est conscient des forces bienveillantes
qui peuvent aider à le révéler
à le transformer.
Car telle est notre mission :
libérer les âmes.
Bien des années plus tard,
Pandora et Guylian ont continué de gravir l’escalier
qui s’élève toujours plus raide
et toujours plus étroit
vers la lumière.
Derrière eux,
un petit peuple différent –
lassé de voir la religion d’ordre et d’obéissance
tenter de dévorer l’amour
et la célébration de la Mère,
les a suivis.
Car il y aura toujours en ce monde,
des enfants malheureux…
Et, tôt ou tard, ils saisiront la chance
qui leur sera offerte à chacun :
semer la vie sous forme d’espoir
sur les ruines des choses révolues.
Car il est bien plus facile
de semer l’espérance d’un avenir meilleur
quand on ne fait que grandir…
Or, voici qu’en nous,
la vie demeure
comme une graine d’arbre
guettant son premier printemps,
ignorant encore
les tempêtes qui déracinèrent l’arbre
dont elle est le fruit.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions