L’histoire sautée
Parfois cela arrive, l’impression de marcher dans ses propres pas.
Rien ne nous étonne ; on reconnaît les paroles et les lieux à l’émotion qu’ils suscitent en nous.
Rien n’est nouveau, tout semble n’être qu’une reproduction d’un vécu déjà consommé.
L’histoire qui suit est une variante de ce phénomène connu de tous : une histoire sautée.
Seule dans le petit matin, à tirer ma valise à roulettes dans la ville endormie.
Pendant que j’avance dans le bruit de mes pas, mon train disparaît de l’autre côté d’un pont métallique.
Dans ma poche, l’adresse d’une personne inconnue et aussi mon billet de train : un aller simple…
Au dos de l’adresse, un plan de la gare jusqu’à chez elle a été gribouillé, signé : Miss Clark.
J’arrive enfin devant une grille. Pas de doute, la rue et le numéro correspondent.
Mais la grille est rouillée, envahie de lierre. Le jardin ressemble à une jungle d’herbes hautes, et la maison est tellement délabrée qu’il me paraît improbable qu’elle soit encore habitée.
Pourtant, en moi, naît la curieuse impression d’être observée.
Sans cette perception diffuse, j’aurais sans doute tourné les talons et pris un billet de retour. Puis j’aurais attendu de longues heures mon train, buvant des verres de sirop menthe-orgeat en lisant le journal, et tué le temps en observant des gens que je ne reverrai plus jamais.
Au lieu de cela, je pousse la grille et traverse un océan d’herbes folles.
Encore quatre marches et me voici devant la porte d’entrée à la couleur écaillée.
Je frappe et j’attends…
Aucun bruit, le soleil réchauffe petit à petit le jardin et réveille doucement les vieux murs de taches lumineuses, nuancée de l’ombre des arbres qui s’agitent comme des danseurs fatigués.
Le cliquetis de la serrure me fait alors sursauter.
La porte s'entrouvre avec une étrange lenteur.
Je pose la main et la pousse entièrement, découvrant un sombre couloir au fond duquel je perçois un mouvement fugitif.
Encore sur le seuil, j'ose d’une voix ferme un :
— Miss Clark ?
— Oui, donnez-vous la peine d'entrer. Merci de bien vouloir refermer la porte derrière vous, répond une voix qui vient de partout et de nulle part.
— Revenons au contexte de cette première mission : j'avais vingt-sept ans lorsque cela a commencé. J'étais littéralement assaillie de présences, de voix et de sons étranges, et j'ai cru qu'il s'agissait d'hallucinations.
— Durant plusieurs années, j'ai donc suivi un traitement et subi parfois des internements.
— Puis un jour où cela n'allait vraiment pas fort, j'en ai eu assez et je me suis révoltée contre cet état de déchéance progressif dans lequel je m'enfonçais inexorablement.
— Alors j'ai décidé d'aller à leur rencontre. J'ai compris qu'ils m'appelaient, qu'ils imploraient de l'aide, car ils étaient en souffrance.
— « Ils ? » Me demandèrent mes apprentis.
— Mmm... Vouloir les définir, voilà tout le problème.
— Accidents du cycle de la vie, serait le terme le plus approprié. Chacun est la conséquence d'une altération de son passage naturel vers l'au-delà.
— Chacun d'eux est retenu par des circonstances très particulières dans un état de réalité totalement anormal : un no man’s land entre le monde tel que nous le connaissons et le néant supposé de la mort.
— À cette époque un guide-recruteur de l'agence ABAKA m'a repérée. Cela fait maintenant neuf ans que j'ai rejoint l'agence.
— Vous êtes ici pour votre préparation, qui consiste à accepter et développer vos dons, afin de ne pas être détruits par eux.
— Ensuite seulement, nous vous enverrons sur le terrain…
— Reprenons là où nous étions arrêtés :
J'ai refermé la porte et je me suis avancée au bout du sombre couloir où j'avais cru apercevoir un mouvement.
Ce que j'ai découvert m'a glacé le sang !
Dans la pièce aux volets clos, un murmure m’a saisie : il émanait d’un voile en suspension au-dessus du sol.
Sur le courrier, il était aussi écrit :
« Soyez là pour que l’espoir ne meure. »
Je me suis demandée qui avait bien pu écrire ces mots.
On a frappé doucement ; la porte s’est ouverte, et des pas légers m’ont rejointe.
Une fillette de sept ou huit ans se tenait dans l’embrasure du salon, une poupée de chiffon dans les bras. Elle posait sur moi un regard intense.
— C’est moi qui ai écrit et posté le mot, puisque vous tenez à le savoir.
— Mais qui êtes-vous ? »
— Peut-être un médium comme vous… mais je ne suis pas comme eux.
— Eux ? Pouvez-vous préciser ?
— Ou : la dame et ses enfants.
Le voile de soie grise est tombé au centre de la pièce, et d’autres l’ont suivi, comme je le percevais au déplacement de l’air.
Les spectres étaient six.
Jusqu’à mon arrivée, la fillette était leur seul lien avec le monde des vivants.
La maison abandonnée allait être détruite pour construire un supermarché.
Je devais donc me hâter d’agir avant que l’irréparable ne soit commis.
Mon esprit fut empli de la voix de la femme : elle m’expliqua comment ils avaient vécu, cloîtrés par le prêtre du village, son amant et le père des enfants.
Peu avant sa mort, il les empoisonna secrètement afin d’avoir droit à un enterrement religieux avec les honneurs.
Cela s’est passé il y a plus de cinq ans, terme d’abandon manifeste d’un bien déclaré vaquant et sans maître.
Allais-je entrer en guerre contre les habitants du bourg pour laver l’honneur d’une famille à qui lui l’on refuse même le droit de mourir… après lui avoir interdit la reconnaissance de son droit de vivre ?
Nous autres, agents des affaires inexpliquées, nous sommes en permanence confrontés à des dilemmes tels que celui-ci.
Défendre l'intérêt général aurait consisté à abandonner ces âmes tourmentées, au risque de provoquer bientôt des phénomènes de type Poltergeist, difficiles à endiguer et maitriser.
D'un autre côté, chercher la justice pour ces innocents - au prix du procès posthume du prêtre - entrainerait inévitablement celui de l'Église, remuerait la vase et susciterait un trouble collectif sur le champ spirituel. Cela ouvrirait une faille propice à l’invasion de présences des ténèbres.
— Mais alors, si nous sommes guidés pour nous placer dans de tels dilemmes, ne devrions-nous pas également l'être pour trouver une issue acceptable ? Releva un de mes apprentis.
— Bien entendu, lui répondis-je.
Je m'enquis donc de l'identité de la femme et relevais les dates de naissance de chacun des enfants.
Puis fit inscrire leur naissance et leur décès aux registres d'état civil, à partir d'une déclaration retranscrite par la fillette.
Quelques semaines plus tard, un additif fut ajouté, mentionnant la naissance sous X puis de la mort par intoxication de toute une famille.
Un encart dans le journal local en fit part.
Apportant ces preuves d'existence à Adèle Clark et ses cinq enfants - Jérémie, Estelle, Sarah, Gédéon et Abigaël – je les vis sourire enfin.
Les volets, portes et fenêtres de la vieille maison s'ouvrirent violemment, et les murs tremblèrent.
La fillette au regard fixe regarda sa poupée de chiffon et lui dit :
— N'ai pas peur. Ils rentrent juste dans leur vraie maison… quelque part.
Sur le seuil de la maison, je déposais un bouquet de fleurs des champs, observant les nuages qui s'étiraient et se dissolvaient.
Puis je m'en retournai chez moi.
Avec ma valise, que je n'ai pas eu besoin d'ouvrir.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions