Sous les remparts
Un temps maussade suinte au dehors. Six heures de cheval nous attendent, une affaire urgente qui ne peut être remise à plus tard. Le chemin, paré des ors de l’automne, s’enfonce dans une brume de silence. C’est la peur au ventre que j’assume mon rôle d’émissaire, tant la guerre semble inéluctable.
Au terme d’un pesant voyage, nous parvenons enfin aux portes de la ville. Aucun garde, aucune présence d’aucune sorte : toute la cité semble abandonnée. J’aperçois furtivement une silhouette nous observant discrètement. La pluie redouble d’intensité et je me perds dans l’écoute de sa frémissante mélodie.
En haut des murs, mon attention est attirée par la seule présence des nuages, évanescents voyageurs sans attaches. Ils déversent leurs flots et font grise mine, comme lassés de la comédie humaine. D’un geste, je renvoie mon escorte et reste à écouter l’eau, sa puissance apaisante. Elle me murmure que le sang s’est écoulé et que les âmes de tout un peuple ont sombré dans le néant.
Devant moi se tient un homme, les pieds dans la boue et le regard absent. Je descends de ma monture et m’approche, la main sur la garde de mon épée au fourreau. Lorsqu’il lève les yeux, ce n’est pas pour me regarder, mais pour contempler la lisière des bois qui ceinturent la cité. Son sourire me glace le sang. Derrière moi, des centaines d’archers et de lanciers – prêts à nous tuer – nous encerclent.
— Et alors, Tristan ?
— Le ciel s’est soudain noirci de flèches et de lances… Messire, j’ai bien cru que mon heure était venue !
— Poursuivez…
« Je ne comprends toujours pas, mais les projectiles se sont tous écrasés sur moi, comme des herbes sèches sous la machette. »
Ensuite, je me suis réveillé à quelques lieues de notre bienheureuse cité, mon cheval m’attendant paisiblement au bord du chemin. J’étais partagé entre la joie de retrouver l’affluence habituelle des gens et des bêtes, et l’effroi de cette cité muette et sombre comme le royaume des morts.
— Et comment expliquez-vous que l’on ait trouvé sur vous ce manuscrit à l’écriture totalement étrange et incompréhensible ?
— Messire, je ne me l’explique pas. Mais j’ai l’intuition de l’avoir écrit et qu’il me faudrait un peu plus de temps pour le décrypter et en saisir tout à fait le sens.
— Soit. Contez-nous céans le mystère de sous les remparts.
À la flamme d’une chandelle, confronté à l’écriture inconnue du document, point d’inspiration ni de révélation. Plongé dans l’expectative, je me laisse alors gagner par le sommeil. Dans mon rêve, des démons fondaient sur la cité, jetaient du haut des remparts les plus faibles d’entre nous et emportaient les personnes dans la force de l’âge pour les asservir. Je faisais partie du reste, ni déchu ni élu.
La rafle suivante, nous étions pourchassés et criblés par les gens du peuple, devenus des esclaves en armure sans autre volonté que celle de leurs maîtres. Décidé à défendre notre liberté jusqu’au bout, je me retrouvais à fomenter la résistance et tous me suivaient. Nous avions même forcé les envahisseurs à battre en retraite.
C’est en sursaut que je suis réveillé par les gardes du Roi et cherche désespérément le manuscrit mystérieux. Sans avoir réussi à le décrypter, c’est dans un état de panique totale que je suis conduit aux appartements du Roi, ce qui contraste avec l’autorité qui était la mienne dans mon rêve. Plus que jamais, je me dois de m’en remettre à la providence.
À ma grande surprise, les mots me viennent malgré moi et je me découvre une éloquence nouvelle pour expliquer au Roi qu’il reste sûrement des survivants chez nos alliés et qu’eux seuls connaissent la nature du danger qui nous menace aussi. Et c’est ainsi que je pars, accompagné d’une escouade d’une vingtaine d’hommes armés, et m’engage sur les sentiers boueux des bois sombres.
La nature a sa propre musique faite de vent, d’herbes et d’arbres qui dansent, d’animaux affairés à survivre ou encore d’eau louvoyant sous les bosquets. Mais jamais un tel silence ! Le premier flocon voleta nonchalamment devant mon visage. Puis d’autres, de plus en plus denses, et enfin le paysage blanchit progressivement tel un suaire mortifiant l’espoir de retrouver des survivants.
Soudain, l’homme entrevu hier sous les remparts surgit de la lisière d’un taillis, suivi d’une populace en haillons. Nous restons subjugués par leur nombre croissant : peut-être cinq cents personnes, peut-être plus encore. À une centaine d’arpent plus au nord, une troupe d’hommes en armure fond sur eux. Bien que nous soyons à un contre quatre, je donne l’ordre de charger.
Ces paroles me viennent sans que je puisse dire précisément si elles proviennent de mon rêve ou de l’énigmatique manuscrit :
« L’acier se façonne de pouvoir
Quand le sang bat pour d’autres
Jusqu’à en perdre le sens caché. »
Le ciel s’est soudain noirci de flèches et de lances, mais les projectiles se sont tous écrasés sur nous, comme des flocons de neige sur l’océan. Lorsque nous avons enfoncé la ligne des spectres en armure, je l’ai revu : l’homme mystérieux au regard absent.
L’homme de boue au sourire fêlé m’observe me battre contre des fantômes et me débattre dans la neige fondue. Seul contre personne. Lors, je traverse mon Roi, pénètre mon épouse, fends mon escorte, taille en pièces le collecteur de taille. Tous tombent et se relèvent, et il sourit de ma vaine obstination à me battre pour la vie, tandis que la mort me nargue si cruellement.
Enfin je tombe ! En une longue chute dans l’abîme où je laisse derrière moi ce monde plongé dans l’affreuse lumière de mon cauchemar. J’en sourirais presque, si ce n’était une hésitation, une déférence, une prude retenue face à l’ultime passage et son fascinant mystère.
J’étais un tout jeune enfant. À la lisière des bois sauvages, nous jouions à Colin-Maillard. Un bandeau sur les yeux, les mains aveugles palpant l’air, je pensais être seul. Seul contre personne, juste des rires étouffés, des frôlements, l’herbe qu’on piétine. J’embrassais de mes bras le vide, l’immatérielle présence de mes amis. La peur me glaçait au milieu des feux follets de leur jubilation.
Plus tard, mon oncle m’a poussé dans la rivière, pensant que j’apprendrais seul à nager. Une fraction de seconde, j’aperçus des poissons qui s’enfuyaient en me frôlant : respiration gargouillante, vase qu’on agite. Crachant ma colère contre la trahison de mon oncle, je ne réalisais pas de suite que je nageais. Il se tenait devant moi, les pieds dans la boue, avec ce sourire qui m’a toujours agacé : le sourire suffisant de celui qui a survécu à la même épreuve.
« L’esprit se joue de l’eau trouble
D’un feu emprisonné de bulles
Que frôle le vol d’une libellule. »
Son souffle sur mon front, sur mes yeux, sur mes lèvres me réveille. La gravité d’un baiser qui se pose tel pétale de rose sur mon désir. Une chevelure auréolée de soleil. Mes pieds nus dans l’herbe tiède…
— Tristan, où es-tu ?
— Sais-tu que tu viens de ressusciter un naufragé ?
— C’est bien possible, mais il est temps de partir. À ce soir, sous les remparts.
C’est à ce moment-là que je sus que je ne serais jamais Roi : l’amour me suffit pour le reste de mon existence. L’amour d’une princesse de l’autre rive. L’amour d’Ysie.
La femme aux cheveux de feu me regarde partir, embarqué seul vers les flots inconnus du pays des brumes. Je repose sur mon lit de saule, les mains tenant mon épée et les yeux clos par deux pièces d’argent. Je suis mort et tous sont là à me regarder partir ; tous les morts d’hier sont revenus à la vie.
Sur les gradins, les dieux m’observent en se délectant de friandises. Un aréopage de petits dieux, de grands dieux et de sublimes déesses. Ils se lèvent à présent et retournent à leur morne existence de mortels, déambulant dans les allées comme un cortège consterné par l’éclat des étoiles et des légendes qu’elles contiennent.
— Merlin, je peux te poser une question ?
— Pfff ! Je t’écoute, Tristan, me répondit-il désabusé.
— Lorsque chaque jour nous rejouons cette comédie, crois-tu que les vrais dieux nous observent ?
— Oui, Tristan. Ils apprécient cette comédie qui les distrait. C’est ainsi depuis que le monde est monde.
J’ai toujours apprécié les réponses de Merlin, l’homme de boue au sourire fêlé. Il a toujours su remonter le moral d’une âme égarée comme la mienne qui, bien qu’ayant un master d’histoire médiévale, doit se contenter de besogner pour maigre fortune dans un parc d’attraction.
Avec le regard amical d’une vieille complicité, je soulève ma pinte de cervoise pour trinquer avec mon ami Merlin. Histoire de lui pardonner de s’être égaré dans la légende de Tristan et Ysie, où il n’avait rien à faire… Que les dieux me pardonnent !
Je sors de ma loge, fiché de mon imper gris et serrant un parapluie multicolore de ma main pressée. Pas question de rater le RER et la correspondance pour le pays de Valinor. Il est là-bas une fée qui m’attend depuis la nuit des temps et chante à chaque aurore pour guider mes pas dans les dédales incertains de la ville ogresse.
©Pascal Chatelain – 2025, heptagone éditions